—Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l’on craint que je ne me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes anciens partisans s’agitent... dit Monmouth en se parlant à lui-même.—Je reconnais là la politique de mon ancien ami Guillaume d’Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l’esprit de Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?... Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:—Dieu soit loué... mon enfant, l’orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier. Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu’il vient de montrer dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité; peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et de le persuader que l’émissaire lui-même avait été abusé par de faux renseignements. Qu’en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du chevalier sous d’autres traits que ceux d’Youmaalë, ou bien te chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d’y pourvoir sans blesser sa délicatesse.
Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.
Monmouth ne l’avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu à éloigner du Morne-au-Diable l’émissaire de Guillaume d’Orange, mais il ne savait pas qu’il l’eût accompagné comme prisonnier.
—Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le temps de fuir...
—Le chevalier n’est donc plus ici? s’écria le duc.
—Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu’à l’anse aux Caïmans, où l’émissaire s’embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes avec le chevalier.
Le duc semblait ne pas croire à ce qu’il entendait.
—Parti prisonnier sous mon nom? s’écria-t-il. Mais cet émissaire, en reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé pour moi!...
—Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir aucun danger. Malgré mon désir d’éloigner de nous le péril dont nous étions menacés, jamais je n’aurais exposé cet homme généreux à une perte assurée...
—Mais, malheureuse femme! s’écria le duc, tu ne sais pas de quelle terrible importance est le secret d’état que possède maintenant le chevalier...