—Faites, monsieur... faites... tout ceci s’annonce à ravir.

—Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli d’armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur les côtes de Cornouailles; tout ce comté n’attend qu’un signal pour s’insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de ses partisans et donne aux populations de quoi s’armer... Le mouvement se répand jusqu’à Londres, l’usurpateur est chassé du trône, et vous rendez la couronne au roi votre oncle.

—J’en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du salut des peuples de mon oncle...

—Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse; mais il n’y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de Londres, que jamais il n’a voulu croire à votre exécution, monseigneur, quoiqu’il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue comme le jour de sa délivrance!

—Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j’aie été exécuté; mais il est plus raisonnable que l’autre, qui voulait me tuer au nom des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de vivre au nom de ces mêmes regrets. J’aime mieux cela.

—En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.

—Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de brûlot, d’enfant perdu... Si je réussis, il m’appuiera; si je ne réussis pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c’est égal, ça me tente; mon ambition s’éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres amis forcenés... Sans ces bélîtres, j’aurais été curieux de voir Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant Guillaume d’Orange du trône d’Angleterre... et rendant généreusement ce même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m’y asseoir... hum... peut-être m’y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons, Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard... Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais décidément, depuis quelque temps, il m’arrive de singulières aventures, et la Licorne, qui m’a amené ici, pourrait bien être un bâtiment enchanté.

Le chevalier reprit tout haut d’un air méditatif:

—Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais il serait, je crois, d’une bonne politique de réfléchir... plus mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.

—Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont pressantes, il faut se hâter d’agir; les vues secrètes du roi, mon maître, ont été trahies; Guillaume d’Orange avait donné au colonel Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous voir le chef d’une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper un coup rapide, décisif, tel qu’un brusque débarquement sur les côtes de Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la Grande-Bretagne remonte sur son trône.