—Ne vous hâtez pas d’accuser M. de Crussol, monseigneur...
—Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...
—Vous savez, monseigneur, qu’il y avait peu d’hommes plus sincèrement religieux que M. de Crussol?...
—Sa piété était proverbiale, monsieur... C’est ce qui fait que je m’étonne de son manque de parole...
—Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de conscience de n’avoir pas donné connaissance au roi son maître d’un secret d’état de cette importance... il confessa toute la vérité au révérend père Griffon.
—Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il écoutait M. de Chemeraut.
—Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire. J’arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant, autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M. de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu’on attendait d’un jour à l’autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que des scrupules de conscience l’ayant obligé de tout avouer au père Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir forfait à la parole qu’il vous avait donnée.
—S’il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté jusqu’à la fin de sa vie, ce que je l’ai toujours connu... un religieux, un loyal gentilhomme, dit Croustillac d’un ton pénétré, mais faudrait-il donc maintenant accuser le père Griffon d’une indiscrétion sacrilége?... Cela serait cruel. Je m’y résoudrais avec peine, monsieur...
Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l’aventurier:
—Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l’aiguillette empoisonnée?