—Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre, toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j’étais caché à la Martinique.
Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:
—En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je ne trahis en rien un secret d’état... ni le roi, ni ses ministres ne m’ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c’est par une circonstance qu’il serait trop long de vous raconter ici que j’ai découvert ce qu’on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.
—Vous pouvez en être sûr, monsieur.
—D’abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l’armée du stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l’armée de M. le maréchal de Luxembourg.
—Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement Croustillac. Poursuivez.
—Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette colonie, et ayant cru de son devoir de s’enquérir de l’existence mystérieuse d’une jeune veuve, surnommée la Barbe-Bleue, se rendit au Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...
—C’est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.
—Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol, reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de vous garder le secret...
—Il le jura, monsieur... et si quelque chose m’étonne de la part d’un si galant homme... c’est qu’il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le Gascon.