—Monsieur...
—Quand vous m’avez dit cela... ne croyez pas que j’aie été humilié, madame... non, cela m’a fait mal... bien mal, mais j’ai vite oublié cette injure... dès que j’ai vu que vous compreniez que tout pauvre que j’étais... je pouvais être sensible à autre chose qu’à l’argent... Alors vous m’avez dit quelques bonnes paroles, vous m’avez appelé votre ami, votre ami!... après ce mot-là... je me serais jeté dans le feu pour vous, et cela pour le seul plaisir de m’y jeter; car je n’avais plus rien à espérer de vous, moi... le bon temps de ma folie était passé... je voyais trop clair dans mon cœur pour ne pas reconnaître que j’étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma seule ambition... et celle-là n’offensait personne... eût été de me dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?... moi... vagabond! qui n’ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j’ai d’abord béni, le soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu’on nomme votre mari; l’erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis sauver un homme que vous aimez passionnément... J’aurais préféré sauver autre chose... mais je n’avais pas le temps de choisir... Je risque tout, y compris l’éternel poignard du colonel. J’augmente par tous les moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide... c’est-à-dire que vous m’enfoncez dans le bourbier jusqu’au cou, au moyen de bagatelles dont vous me harnachez... C’est égal... j’y vais de tout cœur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en perspective, sans compter l’éternel poignard du Flamand... Eh bien! malgré tout, je vous le répète, j’étais content... Je me disais: Je ne sais pas ce qui m’attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la Barbe-Bleue se dira: C’est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui sera-t-il arrivé?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir, dit le Gascon en s’attendrissant malgré lui.
—Aussi, monsieur, dit Angèle, tant que je vous ai cru réellement généreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqué.
Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon. Il s’écria:
—Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle! Mais je continue:—Nous sortons d’ici avec le Flamand... En descendant du morne, nous rencontrons l’envoyé de France; Rutler se croit trahi, il commence par m’allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce sont les profits du dévouement. Si la lame ne s’était pas brisée, j’étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ça n’est probablement pas dans l’espérance d’être prochainement couronné de roses ou caressé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise, on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l’envoyé de France... Je ne perds pas la tête, il s’agissait de vous et d’un malheureux proscrit que vous aimiez passionnément... J’aurais toujours mieux aimé qu’il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je continuais à n’avoir pas le choix... d’ailleurs la conscience d’être utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus ça se compliquait plus je mettais d’amour-propre à vous sauver... Il fallait redoubler d’aplomb, d’audace... ça m’allait... Les monstrueux mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m’absolvaient de tous ceux que j’avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu s’en mêla, il m’inspira les plus énormes bourdes qu’on puisse imaginer, elles furent avalées comme une manne céleste par l’envoyé de France; je jouai mon rôle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le sujet de sa mission: une insurrection appuyée par le roi de France était prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait à la tête du mouvement, le succès était certain.
Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec Angèle.
Le Gascon continua:
—Quand je m’en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand et de son poignard, je n’avais pas soufflé mot... Je m’étais bien gardé de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose peut-être avantageuse pour le prince... je n’avais pas le droit de refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes sortes de vice-royauté. Mais s’il voulait réellement prendre part à ce mouvement, comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l’envoyé de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute être ici en sûreté? Une idée me vint; je dis à M. de Chemeraut:—«Les choses ont changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au Morne-au-Diable!» C’était le seul moyen d’avoir une entrevue avec vous, madame... et d’avertir le prince de ce qu’on lui proposait. S’il acceptait, je me déprincipalisais; s’il refusait, je refusais comme devant, et il était sauvé...
—Comment, monsieur, s’écria Angèle, telle était votre généreuse intention? vous vouliez...
—Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus généreux que je ne le suis, dit amèrement le Gascon. Je priai donc le père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous emmener. M. de Chemeraut m’écoutait; je ne pouvais en dire davantage au religieux, mais cela suffisait. De deux choses l’une... ou vous me comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car c’était mon idée fixe...