—Il a raison, mon ami, dit Angèle en regardant son mari d’un air suppliant.

—Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au bonhomme Chemeraut: «Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le chevalier que voici n’était qu’un mauvais plaisant...» Soit... jusque-là ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond: «Monseigneur, consentez-vous, oui ou non, à être le chef de l’insurrection en Angleterre?»

—Jamais... jamais! s’écria le duc.

—Très bien, monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté l’insurrection... maintenant j’ai le bonheur de connaître madame la duchesse; comme vous, je dirais... «Jamais...» Seulement, que répond le bonhomme Chemeraut à ce jamais? le bonhomme Chemeraut vous répond:—«Vous êtes mon prisonnier...» Est-ce vrai?

—Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.

—Hélas! cela n’est que trop réel! dit Angèle.

—«Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, continuera le bonhomme Chemeraut en s’adressant à moi, dit Croustillac, quant à cet imposteur, à ce chevalier d’industrie, comme il s’est impudemment joué de moi, comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d’État plus importants les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les confesseurs de deux grands rois ont joué à l’aiguillette empoisonnée avec la confession de leurs pénitents... il va être traité selon ses mérites...» Or, ledit bonhomme Chemeraut, d’autant plus furieux que je lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me ménagera pas, et je m’estimerai très heureux s’il me fait pourrir dans un cul de basse fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au silence.

—Ah! ne parlez pas ainsi... cette idée est affreuse... s’écria Angèle.

—Vous le voyez bien, généreux insensé, dit à son tour le duc avec attendrissement, vous reconnaissez vous-même l’imminence du danger auquel vous vous êtes exposé pour moi.

—D’abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable, ainsi que je le disais tout à l’heure à madame la duchesse lorsque je la croyais affolée d’un certain drôle à figure cuivrée, d’abord, il est clair que l’on ne se dévoue pas pour les gens dans le seul but d’être couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C’est le péril qui fait le sacrifice... Mais la question n’est pas là. En vous livrant prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m’épargnez-vous la prison ou la potence, monseigneur?