M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l’aventurier, envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l’état de son cœur et faisait le raisonnement suivant:

—La Barbe-Bleue (je l’appellerai toujours ainsi; c’est ainsi que je l’ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j’ai pensé à elle sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la reverrai jamais, au grand jamais. C’est évident... Il me sera impossible d’échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au cœur. C’est absurde, c’est stupide, c’est inimaginable, mais cela est... la preuve de cela... c’est que cette petite femme m’a bouleversé complétement. Avant de la connaître, j’étais insoucieux, babillard et gai comme l’oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l’endroit de la délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et d’une délicatesse si outrée que j’avais une peur horrible que la Barbe-Bleue m’offrît en partant quelque rénumération autre que le médaillon dont elle a eu la générosité d’ôter les pierreries. Hélas! désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel changement!!! moi qui, autrefois, tenais d’autant plus à la braverie des ajustements que j’étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d’or, j’aspire au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas roses; fier de me dire:—Je suis sorti de ce Potose... du Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque j’y suis entré. N’est-il donc pas, mordioux, bien clair qu’avant de connaître la Barbe-Bleue je n’aurais jamais eu de ma vie ces pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour faire ce qu’il appelait son examen de conscience.

—Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?

—Eh!... eh!...

—Que t’en dirait d’être pendu?

—Hem! hem!

—Voyons, franchement!

—Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m’agréer, si la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c’est une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!

—Polyphème, vous avez peur... d’être pendu?

—Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l’écart... pendu comme un chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu’une jolie bouche vous sourie...