—Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait pour nous? reprit Angèle.
—Sans doute, c’était peu... ça n’était rien, rien du tout... une tasse de café bien sucrée, avec du rhum pour l’adoucir, n’est-ce pas? seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en café, en sucre et en rhum, le chargement d’un bâtiment de 800 tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison, c’était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m’a blessé.
—Mon ami...
—J’étais payé par ce médaillon... n’en parlons plus... d’ailleurs, je n’ai plus le droit de vous en vouloir, j’ai fait un acte de donation du tout au père Griffon, afin qu’il en fît à son tour donation aux pauvres ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.
—Serait-il possible que vous ayez refusé, s’écrièrent les deux époux.
—Oui, j’ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez l’étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n’étais pas déjà si riche en bonnes œuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur et sans tache!... C’était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais j’avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il m’était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.
—Noble et excellent cœur! dit Angèle.
—Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre!
—C’est justement parce que j’avais l’habitude de la pauvreté et d’une vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à l’oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais riche à 200,000 écus. J’ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça m’a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j’avais de la misère... du chagrin... ou que j’étais cloué sur mon grabat par une blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:—Après tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je m’attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l’avoue et je vous en remercie... j’ai néanmoins profité un peu de votre générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de six livres et que c’était peu pour aller en Moscovie, j’empruntai 25 louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m’embarquai pour Revel sur un Suédois; de Revel j’allai à Moscou, j’arrivai comme marée en carême; l’amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la polichnie du czar, autrement dit la première compagnie d’infanterie équipée et manœuvrant à l’allemande qui ait existé en Russie. J’avais fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service; je fus donc enrôlé dans la polichnie du czar, et j’eus l’honneur d’avoir ce grand homme pour serre-file, car il servit dans cette compagnie comme simple soldat, vu qu’il avait l’habitude de croire que pour savoir un métier il faut l’apprendre...
Une fois incorporé dans l’armée moscovite, j’ai fait toutes les guerres. Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes campagnes, vous parler du siége d’Azof, où je reçus un coup de sabre sur la tête; de la prise d’Astrakan sous Schérémétoff, où j’ai gagné un coup de lance dans les reins; du siège de Narva, où j’ai eu l’honneur d’ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin de la grande bataille de Dorpat.