Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là pour endormir vos enfants pendant les veillées d’hiver, au coin du feu, quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers. Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c’est que j’ai fait la guerre, depuis que je vous ai quitté, d’abord comme bas officier, puis comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l’an passé je n’avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m’a donné généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en France, parce que, après tout, c’est encore là que l’on meurt le mieux... quand on y est né; Je m’en allais pédestrement, en flânant, regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le chevalier d’un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage ordinaire, oh! cette fois, non, ça n’a pas été le hasard... mais c’est la providence du bon Dieu qui m’a fait rencontrer vos enfants, monseigneur; ils m’ont amené jusqu’ici... je suis tombé à la renverse sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et me voilà!

Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois, monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère sont morts depuis longtemps, j’aimerais donc furieusement m’établir auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose, quand ça ne serait qu’à servir d’épouvantail pour empêcher les oiseaux de manger vos pommes et vos cerises; j’oublierais que vous êtes monseigneur; je vous appellerais maître Jacques; j’appellerais madame la duchesse dame Jacques; vos enfants m’appelleraient le père Polyphème, je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu’à vitam æternam.

—Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes.

—Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux, c’est que moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous paierai d’avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que vous m’avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.

—Mais, mon ami...

—Mais, monseigneur, c’est oui ou non. Si c’est oui, je reste, et je suis plus heureux que je ne le mérite. Si c’est non, je reprends mon bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai, mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a perdu son maître.

Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d’un ton si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l’offre du chevalier:

—Eh bien donc j’accepte.

—Hourra! cria Croustillac d’une voix de Stentor, et il accompagna cette exclamation moscovite en jetant en l’air son bonnet de poil.

—Oui, j’accepte de grand cœur, mon vieil ami, dit Monmouth, et pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l’inquiétude de l’avenir m’avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des miens... assuré d’un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va renaître.