Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de Croustillac, et craignant que le chevalier ne vînt un jour à regretter son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital, qu’il se réservait d’employer à une fondation pieuse si le Gascon ne reparaissait pas.
La vente de la Licorne, faite prudemment, avait rapporté sept cent mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale avantageuse aux environs d’Abbeville, non loin de l’abbaye de Saint-Quentin, en avait profité. Il s’était donc rendu acquéreur d’une fort belle terre appelée Châteauvieux. Au retour de ses longs voyages, six mois environ avant l’époque dont il s’agit, le père Griffon avait demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d’être plus à portée de surveiller les biens qu’il gérait, ignorant toujours si le Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière supposition, d’après un silence de dix-huit ans.
Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l’abbaye que pour aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu’il logeait à Saint-Quentin, il n’était jamais allé du côté de la métairie dont Jacques de Monmouth était le fermier.
La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi touchante que celle de l’aventurier.
Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine appartiendrait à Jacques, l’autre moitié à Croustillac, sous le nom duquel il resterait.
Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux enfants de Monmouth, à condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux.
Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de l’abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour un oncle d’Amérique, qui était venu incognito éprouver ses neveux, pauvres cultivateurs.
Jacques céda sa métairie au tenancier qu’on lui avait destiné pour remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son oncle Croustillac pour Châteauvieux.
Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux.
Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l’an, le père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux.