—Quelquefois il me prend d'horribles frayeurs. Je me figure que mon mari s'est échappé sain et sauf de Rochefort; qu'il me cherche pour me tuer comme il a peut-être tué notre enfant. Car enfin, qu'en a-t-il fait? qu'en a-t-il fait?
—Ce mystère est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d'un air pensif. Dans quel intérêt ce misérable a-t-il emporté votre fils, lorsqu'il y a quinze ans, m'avez-vous dit, il a tenté de passer en pays étranger? Un enfant de cet âge ne pouvait qu'embarrasser sa fuite.
—Hélas! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheureuse frissonna en prononçant ce mot), arrêté sur la frontière, a été ramené à Paris et jeté dans la prison où l'on m'a permis de pénétrer, ne m'a-t-il pas dit ces horribles paroles: «J'ai emporté ton enfant parce que tu l'aimes, et que c'est un moyen de te forcer de m'envoyer de l'argent, dont il profitera ou ne profitera pas... ça me regarde. Qu'il vive ou qu'il meure, peu t'importe; mais s'il vit, il sera entre bonnes mains; tu boiras la honte du fils comme tu as bu la honte du père.» Hélas! un mois après, mon mari était condamné pour la vie. Depuis, les instances, les prières dont mes lettres étaient remplies, tout a été vain; je n'ai rien pu savoir sur le sort de cet enfant... Ah! monsieur Rodolphe, mon fils, où est-il à présent? Ces épouvantables paroles me reviennent toujours à la pensée: «Tu boiras la honte du fils comme tu as bu celle du père!»
—Mais ce serait une atrocité inexplicable; pourquoi vicier, corrompre ce malheureux enfant? pourquoi surtout vous l'enlever?
—Je vous l'ai dit, monsieur Rodolphe, pour me forcer à lui envoyer de l'argent; quoiqu'il m'ait ruinée, il me restait quelques dernières ressources qui s'épuisèrent ainsi. Malgré sa scélératesse, je ne pouvais croire qu'il n'employât au moins une partie de cette somme à faire élever ce malheureux enfant.
—Et votre fils n'avait aucun signe, aucun indice qui pût servir à le faire reconnaître?
—Aucun autre que celui dont je vous ai parlé, monsieur Rodolphe: un petit saint-esprit sculpté en lapis-lazuli, attaché à son cou par une petite chaînette d'argent. Cette relique, bénie par le saint-père, venait de ma mère; elle l'avait portée étant petite, et y attachait une grande vénération. Je l'avais aussi portée: je l'avais mise au cou de mon fils! Hélas! ce talisman a perdu sa vertu.
—Qui sait, bonne mère? Dieu est tout-puissant.
—La Providence ne m'a-t-elle pas placée sur votre chemin, monsieur Rodolphe?
—Trop tard, ma bonne madame Georges, trop tard. Je vous aurais épargné peut-être bien des années de chagrin.