Bien amèrement alors il regretta ses imprudents et audacieux projets, quoique leur motif fût généreux. Il se rappelait avec déchirement mille preuves de dévouement de Murph, qui, riche, honoré, avait quitté une femme, un enfant bien-aimé, ses intérêts les plus chers, pour suivre et aider Rodolphe dans la vaillante mais étrange expiation que celui-ci s'imposait.

L'eau montait toujours... il n'y avait plus que cinq marches à sec. En se levant debout près de la porte, Rodolphe de son front touchait à la voûte. Il pouvait calculer le temps que durerait son agonie. Cette mort était lente, muette, affreuse.

Il se souvint du pistolet qu'il avait sur lui. Au risque de se mutiler en tirant contre la porte à brûle-bourre, il pourrait peut-être la renverser. Malheur!... malheur!... dans cette chute, cette arme avait été perdue ou enlevée par le Maître d'école.

Sans ses craintes pour Murph, Rodolphe eût attendu la mort avec sérénité... Il avait beaucoup vécu... il avait ardemment aimé... il avait fait du bien, il aurait voulu en faire davantage. Dieu le savait! Ne murmurant pas contre l'arrêt qui le frappait, il vit dans cette destinée une juste punition d'une fatale action non encore expiée; ses pensées s'élevaient, grandissaient avec le péril.

Un nouveau supplice vint éprouver la résignation de Rodolphe.

Les rats, chassés par l'eau, s'étaient réfugiés de degré en degré, ne trouvant pas d'issue. Pouvant difficilement gravir une porte ou un mur perpendiculaire, ils grimpèrent le long des vêtements de Rodolphe. Lorsqu'il les sentit fourmiller sur lui, son dégoût, son horreur furent indicibles... Il voulut les chasser, les morsures aiguës et froides ensanglantèrent ses mains; dans sa chute, sa blouse et sa veste s'étaient ouvertes, il sentit sur sa poitrine nue l'impression de pattes glacées et d'un corps velu. Il jetait au loin ces animaux immondes, après les avoir arrachés de ses habits; mais ils revenaient à la nage.

Rodolphe poussa de nouveaux cris, on ne l'entendit pas... Dans peu d'instants il ne pourrait plus crier, l'eau avait atteint la hauteur de son cou, bientôt elle arriverait jusqu'à sa bouche.

L'air, refoulé, commençait à manquer dans cet espace étroit. Les premiers symptômes de l'asphyxie accablèrent Rodolphe; les artères de ses tempes battirent avec violence, il eut des vertiges, il allait mourir. Il donna une dernière pensée à Murph et éleva son âme à Dieu... non pour qu'il l'arrachât au danger, mais pour qu'il agréât ses souffrances.

À ce moment suprême, sur le point de quitter, non-seulement tout ce qui fait la vie heureuse, brillante, enviée, mais encore un titre presque royal, un pouvoir souverain... forcé de renoncer à une entreprise qui, en satisfaisant ses deux instincts passionnés: l'amour du bien et la haine des méchants, pouvait lui être un jour comptée pour la remise de ses fautes; prêt à périr d'une mort effroyable... Rodolphe n'eut pas un de ces mouvements de rage, de frénésie impuissante pendant lesquels les âmes faibles accusent ou maudissent tour à tour les hommes, le destin et Dieu.

Non: tant que sa pensée demeura lucide, Rodolphe supporta son sort avec soumission, avec respect... Lorsque l'agonie obscurcit ses idées, absolument livré à l'instinct vital, il se débattit, si cela peut dire, physiquement, mais non moralement, contre la mort.