—Encore une fois, mon cher Murph, l'intérêt même de la comtesse, si déraisonnable que soit son ambition, l'empêchera toujours de profiter du goût aventureux de monseigneur pour tenter quelque méchante action.

—Je l'espère comme vous; cependant le hasard a déjoué je ne sais quelle proposition, détestable sans doute, que cette femme voulait faire au Maître d'école, cet affreux scélérat qui, à cette heure, hors d'état de nuire à personne, vit ignoré, peut-être repentant, chez d'honnêtes paysans du village de Saint-Mandé. Hélas! j'en suis convaincu, c'était surtout pour me venger de cet assassin que monseigneur, en lui infligeant un châtiment terrible, risquait de se mettre dans une position très-grave.

—Grave! non, non, mon cher Murph; car enfin la question est celle-ci: un forçat évadé, un meurtrier reconnu, s'introduit chez vous et vous frappe d'un coup de poignard; vous pouvez le tuer par droit de légitime défense ou l'envoyer à l'échafaud; dans les deux cas ce scélérat est voué à la mort; maintenant, au lieu de le tuer ou de le jeter au bourreau, par un châtiment formidable mais mérité, vous mettez ce monstre hors d'état de nuire à la société. Qui vous accuserait? La justice se portera-t-elle partie civile contre vous en faveur d'un pareil bandit? Serez-vous condamnable pour avoir été moins loin que la loi ne vous permettait d'aller, pour avoir seulement privé de la vue celui que vous pouviez légalement tuer? Comment, pour défendre ma vie ou pour me venger d'un flagrant adultère, la société me reconnaît le droit de vie et de mort sur mon semblable, droit formidable, droit sans contrôle, sans appel, qui me constitue juge et bourreau, et je ne pourrais pas modifier à mon gré la peine capitale que j'aurais pu infliger impunément? Et surtout... surtout lorsqu'il s'agit du brigand dont nous parlons? Car, la question est là. Je laisse de côté notre position de prince souverain de la Confédération germanique. Je sais qu'en droit cela ne signifie rien; mais en fait il est des immunités forcées; d'ailleurs, supposez un tel procès soulevé contre monseigneur, que d'actions généreuses plaideraient pour lui! que d'aumônes, que de bienfaits alors révélés! Encore une fois, dans les conditions où elle se présente, supposez cette cause étrange appelée devant un tribunal, que pensez-vous qu'il arrive?

—Monseigneur me l'a toujours dit: il accepterait l'accusation et ne profiterait en rien des immunités que sa position lui pourrait assurer. Mais qui ébruiterait ce malheureux événement? Vous savez l'inébranlable discrétion de David et des quatre serviteurs hongrois de la maison de l'allée des Veuves. Le Chourineur, que monseigneur a comblé, n'a pas dit un mot de l'exécution du Maître d'école, de peur de se trouver compromis. Avant son départ pour Alger, il m'a juré de garder le silence à ce sujet. Quant au brigand lui-même, il sait qu'aller se plaindre c'est porter sa tête au bourreau.

—Enfin, monseigneur, ni vous, ni moi, ne parlerons, n'est-ce pas? Mon cher Murph, ce secret, pour être su de plusieurs personnes, n'en sera donc pas moins bien gardé. Au pis-aller, quelques contrariétés seules seraient à craindre; et encore de si nobles, de si grandes choses apparaîtraient au grand jour à propos de cette cause étrange, qu'une telle accusation, je le répète, serait un triomphe pour Son Altesse.

—Vous me rassurez complètement. Mais vous m'apportez, dites-vous, les renseignements obtenus à l'aide des lettres trouvées sur le Maître d'école et des déclarations faites par la Chouette pendant son séjour à l'hôpital, dont elle est sortie depuis quelques jours, bien guérie de sa fracture à la jambe.

—Voici ces renseignements, dit le baron en tirant un papier de sa poche. Ils sont relatifs aux recherches faites sur la naissance de la jeune fille appelée la Goualeuse, et sur le lieu de résidence actuelle de François Germain, fils du Maître d'école.

—Voulez-vous me lire ces notes, mon cher de Graün? Je connais les intentions de monseigneur, je verrai si ces informations suffisent. Vous êtes toujours satisfait de votre agent?

—C'est un homme précieux, plein d'intelligence, d'adresse et de discrétion. Je suis même parfois obligé de modérer son zèle, car, vous le savez, Son Altesse se réserve certains éclaircissements.

—Et il ignore toujours la part que monseigneur a dans tout ceci?