—Et quand tu avais été chercher des vers pour la Chouette, qu'est-ce que tu faisais? demanda le Chourineur.
—La borgnesse m'envoyait mendier autour d'elle jusqu'à la nuit; car le soir elle allait faire de la friture sur le Pont-Neuf. Dame! à cette heure-là, mon morceau de pain était bien loin: mais si j'avais le malheur de demander à manger à la Chouette, elle me battait en me disant: «Fais dix sous d'aumône, Pégriotte, et tu auras à souper!» Alors, moi, comme j'avais bien faim, et qu'elle me faisait mal, je pleurais toutes les larmes de mon corps. La borgnesse me passait mon petit éventaire de sucre d'orge au cou, et elle me plantait sur le Pont-Neuf. Comme je sanglotais! et que je grelottais de froid et de faim!...
—Toujours comme toi, ma fille, dit le Chourineur en interrompant la Goualeuse; on ne croirait pas ça... mais la faim fait grelotter autant que le froid.
—Enfin, je restais sur le Pont-Neuf jusqu'à onze heures du soir, ma boutique de sucre d'orge au cou et pleurant bien fort. De me voir pleurer... souvent ça touchait les passants, et quelquefois on me donnait jusqu'à dix, jusqu'à quinze sous, que je rendais à la Chouette.
—Fameuse soirée pour une mauviette!
—Mais voilà-t-il pas que la borgnesse, qui voyait ça...
—D'un œil, dit le Chourineur en riant.
—D'un œil, si tu veux, puisqu'elle n'en avait qu'un; ne voilà-t-il pas que la borgnesse prend le pli de me donner toujours des coups avant de me mettre en faction sur le Pont-Neuf, afin de me faire pleurer devant les passants et d'augmenter ainsi ma recette.
—Ce n'était pas déjà si bête!
—Oui, tu crois ça, toi, Chourineur? J'ai fini par m'endurcir aux coups; je voyais que la Chouette rageait quand je ne pleurais pas: alors, pour me venger d'elle, plus elle me faisait de mal, plus je riais; et le soir, au lieu de sangloter en vendant mes sucres d'orge, je chantais comme une alouette, quoique je n'en eusse guère envie... de chanter.