—Dis donc... des sucres d'orge... c'est ça qui devait te faire envie, ma pauvre Goualeuse!

—Oh! je crois bien, Chourineur; mais je n'en avais jamais goûté; c'était mon ambition... et c'est cette ambition qui m'a perdue, tu vas voir comment. Un jour, en revenant de mes vers, des gamins m'avaient battue et volé mon panier. Je rentre, je savais ce qui m'attendait, je reçois ma paye et pas de pain. Le soir, avant d'aller au pont, la borgnesse, furieuse de ce que je n'avais pas étrenné la veille, au lieu de me donner des coups comme d'habitude pour me mettre en train de pleurer, me martyrise jusqu'au sang en m'arrachant des cheveux du côté des tempes, où c'est le plus sensible.

—Tonnerre! ça c'est trop fort! s'écria le bandit en frappant du poing sur la table et en fronçant les sourcils. Battre un enfant, bon... mais le martyriser, c'est trop fort!

Rodolphe avait attentivement écouté le récit de Fleur-de-Marie; il regarda le Chourineur avec étonnement. Cet éclair de sensibilité le surprenait.

—Qu'as-tu donc, Chourineur? lui dit-il.

—Ce que j'ai! Comment! ça ne vous fait rien, à vous? Ce monstre de Chouette qui martyrise cet enfant! Vous êtes donc aussi dur que vos poings!

—Continue, ma fille, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, sans répondre à l'interpellation du Chourineur.

—Je vous disais donc que la Chouette me martyrisait pour me faire pleurer: moi, ça me butte; pour la faire endêver, je me mets à rire, et je m'en vas au pont avec mes sucres d'orge. La borgnesse était à sa poêle... De temps en temps, elle me montrait le poing. Alors, au lieu de pleurer, je chantais plus fort: avec tout ça, j'avais une faim, une faim! Depuis six mois que je portais des sucres d'orge, je n'en avais jamais goûté un... Ma foi! ce jour-là, je n'y tiens pas... Autant par faim que pour faire enrager la Chouette, je prends un sucre d'orge et je le mange.

—Bravo, ma fille!

—J'en mange deux.