—Tenez, je vous en prie, dit Mme d'Harville après un long silence, changeons de conversation.
—Pourquoi?
—Cela m'attriste profondément, ce que vous m'avez dit tout à l'heure de son air désespéré.
—Je vous assure que, dans l'excès du chagrin, un caractère aussi passionné peut chercher dans la mort un terme à...
—Oh! je vous en prie, taisez-vous! taisez-vous! dit Mme d'Harville, en interrompant Sarah, cette pensée m'est déjà venue...
Puis, après un assez long silence, la marquise dit:
—Encore une fois, parlons d'autre chose... de votre ennemi mortel, ajouta-t-elle avec une gaieté affectée; parlons du prince, que je n'avais pas vu depuis longtemps. Savez-vous qu'il est toujours charmant, quoique presque roi? Toute républicaine que je suis, je trouve qu'il y a peu d'hommes aussi agréables que lui.
Sarah jeta à la dérobée un regard scruteur et soupçonneux sur Mme d'Harville et reprit gaiement:
—Avouez, chère Clémence, que vous êtes très-capricieuse. Je vous ai connu des alternatives d'admiration et d'aversion singulière pour le prince; il y a quelques mois, lors de son arrivée ici, vous en étiez tellement fanatique, qu'entre nous... j'ai craint un moment pour le repos de votre cœur.
—Grâce à vous du moins, dit Mme d'Harville en souriant, mon admiration n'a pas été de longue durée; vous avez si bien joué le rôle d'ennemie mortelle; vous m'avez fait de telles révélations sur le prince... que, je l'avoue, l'éloignement a remplacé le fanatisme qui vous faisait craindre pour le repos de mon cœur: repos que votre ennemi ne songeait d'ailleurs guère à troubler; car, peu de temps avant vos révélations, le prince, tout en continuant de voir intimement mon mari, avait presque cessé de m'honorer de ses visites.