—À rien, à rien, reprit-il brusquement. Puis il reprit avec sa brutale insouciance: Enfin on m'empoigne, on me met sur la planche au pain, et j'ai une fièvre cérébrale.[50].
—Tu t'es donc sauvé?
—Non, mais j'ai été quinze ans au pré au lieu d'être fauché[51]. J'ai oublié de vous dire qu'au régiment j'avais repêché deux camarades qui se noyaient dans la Seine; nous étions en garnison à Melun. Une autre fois, vous allez rire et dire que je suis un amphibie au feu et à l'eau, sauveur pour hommes et pour femmes! une autre fois, étant en garnison à Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines, le feu prend à un quartier; ça brûlait comme des allumettes; je suis de corvée pour l'incendie; nous arrivons au feu; on me crie qu'il y a une vieille femme, qui ne peut pas descendre de sa chambre qui commençait à chauffer: j'y cours. Tonnerre! oui, ça chauffait... car ça me rappelait mes fours à plâtre dans les bons jours; finalement je sauve la vieille. Mon rat de prison[52] s'est tant tortillé des quatre pattes et de la langue qu'il a fait changer ma peine; au lieu d'aller à l'abbaye de Monte-à-regret[53], j'en ai eu pour quinze années de pré. Quand j'ai vu que je ne serais pas tué, mon premier mouvement a été de sauter sur mon bavard pour l'étrangler. Vous comprenez ça, mon maître?
—Tu regrettais de voir ta peine commuée?
—Oui... à ceux qui jouent du couteau, le couteau de Charlot[54], c'est juste; à ceux qui volent, des fers aux pattes, chacun son lot. Mais vous forcer à vivre quand on a assassiné, tenez, les curieux[55] ne savent pas la chose que ça vous fait dans les premiers temps.
—Tu as donc eu des remords, Chourineur?
—Des remords! Non, puisque j'ai fait mon temps, dit le sauvage; mais autrement il ne se passait presque pas de nuit où je ne visse, en manière de cauchemar, le sergent et les soldats que j'ai chourinés, c'est-à-dire ils n'étaient pas seuls, ajouta le brigand avec une sorte de terreur; ils étaient des dizaines, des centaines, des milliers à attendre leur tour dans une espèce d'abattoir, comme les chevaux que j'égorgeais à Montfaucon attendaient leur tour aussi. Alors je voyais rouge, et je commençais à chouriner... à chouriner sur ces hommes, comme autrefois sur les chevaux. Mais, plus je chourinais de soldats, plus il en revenait. Et en mourant ils me regardaient d'un air si doux, si doux que je me maudissais de les tuer; mais je ne pouvais pas m'en empêcher. Ce n'était pas tout... je n'ai jamais eu de frère, et il se faisait que tous ces gens que j'égorgeais étaient mes frères... et des frères pour qui je me serais mis au feu. À la fin, quand je n'en pouvais plus, je m'éveillais tout trempé d'une sueur aussi froide que de la neige fondue.
—C'était un vilain rêve, Chourineur.
—Oh! oui, allez. Eh bien! dans les premiers temps que j'étais au pré, toutes les nuits je l'avais... ce rêve-là. Voyez-vous, c'était à en devenir fou ou enragé. Aussi deux fois j'ai essayé de me tuer, une fois en avalant du vert-de-gris, l'autre fois en voulant m'étrangler avec une chaîne; mais je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gris m'a donné soif, voilà tout. Quant au tour de chaîne que je m'étais passé au cou, ça m'a fait une cravate bleue naturelle. Après cela, l'habitude de vivre a repris le dessus, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j'ai fait comme les autres.
—Tu étais à bonne école pour apprendre à voler.