Les deux personnages qui venaient d'entrer dans le tapis-franc appartenaient à une classe beaucoup plus élevée que celle des habitués de cette taverne.

L'un, grand, élancé, avait des cheveux presque blanc, les sourcils et les favoris noirs, une figure osseuse et brune, l'air dur, sévère. À son chapeau rond on voyait un crêpe; sa longue redingote noire se boutonnait jusqu'au cou; il portait, par-dessus son pantalon de drap gris collant, des bottes autrefois appelées à la Suwarow.

Son compagnon, de très-petite taille, aussi vêtu de deuil, était pâle et beau. Ses longs cheveux, ses sourcils et ses yeux d'un noir foncé faisaient ressortir la blancheur mate de son visage; à sa démarche, à sa taille, à la délicatesse de ses traits, il était facile de reconnaître dans ce personnage une femme déguisée en homme.

—Tom, demandez à boire, et interrogez ces gens-là sur lui, dit Sarah, toujours en anglais.

—Oui, Sarah, répondit l'homme à cheveux blancs et à sourcils noirs.

S'asseyant à une table pendant que Sarah s'essuyait le front, il dit à l'ogresse en très-bon français et presque sans aucun accent:

—Madame, faites-nous donner quelque chose à boire, s'il vous plaît.

L'entrée de ces deux personnes dans le tapis-franc avait vivement excité l'attention; leurs costumes, leurs manières, annonçaient qu'ils ne fréquentaient jamais ces ignobles tavernes. À leur physionomie inquiète, affairée, on devinait que des motifs importants les amenaient dans ce quartier.

Le Chourineur, le Maître d'école et la Chouette les considéraient avec une avide curiosité.

La Goualeuse, épouvantée de sa rencontre avec la borgnesse, redoutant les menaces du Maître d'école, qui voulait l'emmener avec lui, profita de l'inattention de ces deux misérables, se glissa par la porte restée entr'ouverte et sortit du cabaret.