—Du moins, mon père est, je crois, heureux des illusions dont, à cette heure, ma belle-mère l'entoure.

—Et sans doute, dès à présent, punie de sa fausseté, elle subit les conséquences de son semblant d'amour passionné; monsieur votre père l'a prise au mot, il l'entoure de solitude et d'amour. Or, permettez-moi de vous le dire, la vie de votre belle-mère doit être aussi insupportable que celle de son mari doit être heureuse: figurez-vous l'orgueilleuse joie d'un homme de soixante ans, habitué au succès, qui se croit encore assez passionnément aimé d'une jeune femme pour lui inspirer le désir de s'enfermer avec lui dans un complet isolement.

—Aussi, monseigneur, puisque mon père se trouve heureux, je n'aurais peut-être pas à me plaindre de Mme Roland; mais son odieuse conduite envers ma mère... mais la part malheureusement trop active qu'elle a prise à mon mariage causent mon aversion pour elle, dit Mme d'Harville après un moment d'hésitation.

Rodolphe la regarda avec surprise.

—M. d'Harville est votre ami, monseigneur, reprit Clémence d'une voix ferme. Je sais la gravité des paroles que je viens de prononcer... Tout à l'heure vous me direz si elles sont justes. Mais je reviens à Mme Roland, établie auprès de moi comme institutrice, malgré son incapacité reconnue. Ma mère eut à ce sujet une explication pénible avec mon père, et lui signifia que, voulant au moins protester contre l'intolérable position de cette femme, elle ne paraîtrait plus désormais à table si Mme Roland ne quittait pas à l'instant la maison. Ma mère était la douceur, la bonté même; mais elle devenait d'une indomptable fermeté lorsqu'il s'agissait de sa dignité personnelle. Mon père fut inflexible, elle tint sa promesse; de ce moment, nous vécûmes complètement retirées dans son appartement. Mon père me témoigna dès lors autant de froideur qu'à ma mère, pendant que Mme Roland faisait presque publiquement les honneurs de notre maison, toujours en qualité de mon institutrice.

—À quelles extrémités une folle passion ne porte-t-elle pas les esprits les plus éminents! Et puis on nous enorgueillit bien plus en nous louant des qualités ou des avantages que nous ne possédons pas ou que nous ne possédons plus, qu'en nous louant de ceux que nous avons. Prouver à un homme de soixante ans qu'il n'en a que trente, c'est l'a b c de la flatterie... et plus une flatterie est grossière, plus elle a de succès... Hélas nous autres princes, nous savons cela.

—On fait à ce sujet tant d'expériences sur vous; monseigneur...

—Sous ce rapport, monsieur votre père a été traité en roi... Mais votre mère devait horriblement souffrir.

—Plus encore pour moi que pour elle, monseigneur, car elle songeait à l'avenir... Sa santé, déjà très-délicate, s'affaiblit encore; elle tomba gravement malade; la fatalité voulut que le médecin de la maison, M. Sorbier, mourût; ma mère avait toute confiance en lui, elle le regretta vivement. Mme Roland avait pour médecin et pour ami un docteur italien d'un grand mérite, disait-elle; mon père, circonvenu, le consulta quelquefois, s'en trouva bien, et le proposa à ma mère, qui le prit, hélas! et ce fut lui qui la soigna pendant sa dernière maladie... (À ces mots, les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.) J'ai honte de vous avouer cette faiblesse, monseigneur, ajouta-t-elle, mais, par cela seulement que ce médecin avait été donné à mon père par Mme Roland, il m'inspirait (alors sans aucune raison) un éloignement involontaire; je vis avec une sorte de crainte ma mère lui accorder sa confiance; pourtant, sous le rapport de la science, le docteur Polidori...

—Que dites-vous, madame? s'écria Rodolphe.