—De mieux en mieux, s'écria Rodolphe, c'était une exécution complète. Et cette femme?...

—Mme Roland, par un moyen fort vulgaire, mais fort commode, termina cet entretien; elle s'écria: «Mon Dieu! mon Dieu!» et se trouva mal. Grâce à cet incident, les deux témoins de cette scène sortirent sous le prétexte d'aller chercher des secours; je les imitai, pendant que mon père prodiguait à Mme Roland les soins les plus empressés.

—Quel dut être le courroux de votre père lorsque ensuite vous l'avez revu...

—Il vint chez moi le lendemain matin, et me dit: «Afin qu'à l'avenir des scènes pareilles à celle d'hier ne se renouvellent plus, je vous déclare que, dès que le temps rigoureux de mon deuil et du vôtre sera expiré, j'épouserai Mme Roland. Vous aurez donc désormais à la traiter avec le respect et les égards que mérite... ma femme... Pour des raisons particulières, il est nécessaire que vous vous mariiez avant moi; la fortune de votre mère s'élève à plus d'un million; c'est votre dot. Dès ce jour je m'occuperai activement de vous assurer une union convenable en donnant suite à quelques propositions qui m'ont été faites à votre sujet. La persistance avec laquelle vous attaquez, malgré mes prières, une personne qui m'est si chère me donne la mesure de votre attachement pour moi. Mme Roland dédaigne ces attaques; mais je ne souffrirai pas que de telles inconvenances se renouvellent devant des étrangers dans ma propre maison. Désormais, vous n'entrerez ou ne resterez dans le salon que lorsque Mme Roland ou moi, nous y serons seuls.»

«Après ce dernier entretien, je vécus encore plus isolée. Je ne voyais mon père qu'aux heures de repas, qui se passaient dans un morne silence. Ma vie était si triste que j'attendais avec impatience le moment où mon père me proposerait un mariage quelconque pour accepter. Mme Roland, ayant renoncé à mal parler de ma mère, se vengeait en me faisant souffrir un supplice de tous les instants: elle affectait, pour m'exaspérer, de se servir de mille choses qui avaient appartenu à ma mère: son fauteuil, son métier à tapisserie, les livres de sa bibliothèque particulière, jusqu'à un écran à tablette que j'avais brodé pour elle et au milieu duquel se voyait son chiffre. Cette femme profanait tout...

—Oh! je conçois l'horreur que ces profanations devaient vous causer.

—Et puis l'isolement rend les chagrins plus douloureux encore...

—Et vous n'aviez personne... personne à qui vous confier?

—Personne... Pourtant je reçus une preuve d'intérêt qui me toucha, et qui aurait dû m'éclairer sur l'avenir: un des deux témoins de cette scène où j'avais si durement traité Mme Roland était M. Dorval, vieux et honnête notaire, à qui ma mère avait rendu quelques services en s'intéressant à une de ses pièces. D'après la défense de mon père, je ne descendais jamais au salon lorsque des étrangers s'y trouvaient... je n'avais donc pas revu M. Dorval, lorsque, à ma grande surprise, il vint un jour, d'un air mystérieux, me trouver dans une allée du parc, lieu habituel de ma promenade. «Mademoiselle, me dit-il, je crains d'être surpris par M. le comte; lisez cette lettre, brûlez-la ensuite, il s'agit d'une chose très-importante pour vous.» Et il disparut.

«Dans cette lettre, il me disait qu'il s'agissait de me marier à M. le marquis d'Harville; ce parti semblait convenable de tout point; on me répondait des bonnes qualités de M. d'Harville: il était jeune, fort riche, d'un esprit distingué, d'une figure agréable; et pourtant les familles des deux jeunes personnes que M. d'Harville avait dû épouser successivement avaient brusquement rompu le mariage projeté. Le notaire ne pouvait me dire la raison de cette rupture, mais il croyait de son devoir de m'en prévenir, sans toutefois prétendre que la cause de ces ruptures fût préjudiciable à M. d'Harville. Les deux jeunes personnes dont il s'agissait étaient filles, l'une de M. de Beauregard, pair de France; l'autre, de lord Boltrop. M. Dorval me faisait cette confidence, parce que mon père, très-impatient de conclure mon mariage, ne paraissait pas attacher assez d'importance aux circonstances qu'on me signalait.