—En effet, dit Rodolphe, après quelques moments de réflexion, je me souviens maintenant que votre mari, à une année d'intervalle, me fit successivement part de deux mariages projetés qui, près de se conclure, avaient été brusquement rompus, m'écrivait-il, pour quelques discussions d'intérêt.
Mme d'Harville sourit avec amertume et répondit:
—Vous saurez la vérité tout à l'heure, monseigneur... Après avoir lu la lettre du vieux notaire, je ressentis autant de curiosité que d'inquiétude. Qui était M. d'Harville? Mon père ne m'en avait jamais parlé. J'interrogeais en vain mes souvenirs; je ne me rappelais pas ce nom. Bientôt Mme Roland, à mon grand étonnement, partit pour Paris. Son voyage devait durer huit jours au plus; pourtant mon père ressentit un profond chagrin de cette séparation passagère; son caractère s'aigrit; il redoubla de froideur envers moi. Il lui échappa même de me répondre un jour que je lui demandais comment il se portait: «—Je suis souffrant, et c'est de votre faute.—De ma faute, mon père?—Certes. Vous savez combien je suis habitué à Mme Roland, et cette admirable femme que vous avez outragée fait dans votre seul intérêt ce voyage, qui la retient loin de moi.»
«Cette marque d'intérêt de Mme Roland m'effraya; j'eus vaguement l'instinct qu'il s'agissait de mon mariage. Je vous laisse à penser, monseigneur, la joie de mon père au retour de ma future belle-mère. Le lendemain, il me fit prier de passer chez lui; il était seul avec elle.—J'ai, me dit-il, depuis longtemps songé à votre établissement. Votre deuil finit dans un mois. Demain arrivera ici M. le marquis d'Harville, jeune homme extrêmement distingué, fort riche, et en tout capable d'assurer votre bonheur. Il vous a vue dans le monde; il désire vivement cette union; toutes les affaires d'intérêt sont réglées. Il dépendra donc absolument de vous d'être mariée avant six semaines. Si, au contraire, par un caprice, que je ne veux pas prévoir, vous refusiez ce parti presque inespéré, je me marierais toujours, selon mon intention, dès que le temps de mon deuil serait expiré. Dans ce dernier cas, je dois vous le déclarer... votre présence chez moi ne me serait agréable que si vous me promettiez de témoigner à ma femme la tendresse et le respect qu'elle mérite.—Je vous comprends, mon père. Si je n'épouse pas M. d'Harville, vous vous marierez; et alors, pour vous et pour... madame, il n'y a plus aucun inconvénient à ce que je me retire au Sacré-Cœur.—Aucun», me répondit-il froidement.
—Ah! ce n'est plus de la faiblesse, c'est de la cruauté!... s'écria Rodolphe.
—Savez-vous, monseigneur, ce qui m'a toujours empêchée de garder contre mon père le moindre ressentiment? C'est qu'une sorte de prévision m'avertissait qu'un jour il payerait, hélas! bien cher son aveugle passion pour Mme Roland... Et, Dieu merci, ce jour est encore à venir.
—Et ne lui dites-vous rien de ce que vous avait appris le vieux notaire sur les deux mariages si brusquement rompus par les familles auxquelles M. d'Harville devait s'allier?
—Si, monseigneur... Ce jour-là même je priai mon père de m'accorder un moment d'entretien particulier. «Je n'ai pas de secret pour Mme Roland, vous pouvez parler devant elle», me répondit-il. Je gardai le silence. Il reprit sévèrement: «Encore une fois, je n'ai pas de secret pour Mme Roland... Expliquez-vous donc clairement.—Si vous le permettez, mon père, j'attendrai que vous soyez seul.» Mme Roland se leva brusquement et sortit. «Vous voilà satisfaite... me dit-il. Eh bien! parlez.—Je n'éprouve aucun éloignement pour l'union que vous me proposez, mon père; seulement j'ai appris que M. d'Harville ayant été deux fois sur le point d'épouser...—Bien, bien, reprit-il en m'interrompant; je sais ce que c'est. Ces ruptures ont eu lieu en suite de discussions d'intérêt dans lesquelles d'ailleurs la délicatesse de M. d'Harville a été complètement à couvert. Si vous n'avez pas d'autre objection que celle-là, vous pouvez vous regarder comme mariée... et heureusement mariée, car je ne veux que votre bonheur.»
—Sans doute Mme Roland fut ravie de cette union?
—Ravie? Oui, monseigneur, dit amèrement Clémence. Oh! bien ravie!... car cette union était son œuvre. Elle en avait donné la première idée à mon père... Elle savait la véritable cause de la rupture des deux premiers mariages de M. d'Harville... voilà pourquoi elle tenait tant à me le faire épouser.