—Mais dans quel but?

—Elle voulait se venger de moi en me vouant ainsi à un sort affreux.

—Mais votre père...

—Trompé par Mme Roland, il crut qu'en effet des discussions d'intérêt avaient seules fait manquer les projets de M. d'Harville.

—Quelle horrible trame!... Mais cette raison mystérieuse?

—Tout à l'heure je vous la dirai, monseigneur. M. d'Harville arriva aux Aubiers; ses manières, son esprit, sa figure me plurent: il avait l'air bon; son caractère était doux, un peu triste. Je remarquai en lui un contraste qui m'étonnait et qui m'agréait à la fois: son esprit était cultivé, sa fortune très-enviable, sa naissance illustre; et pourtant quelquefois sa physionomie, ordinairement énergique et résolue, exprimait une sorte de timidité presque craintive, d'abattement et de défiance de soi, qui me touchait beaucoup. J'aimais aussi à le voir témoigner une bonté charmante à un vieux valet de chambre qui l'avait élevé, et duquel seul il voulait recevoir des soins. Quelque temps après son arrivée, M. d'Harville resta deux jours renfermé chez lui; mon père désira le voir... Le vieux domestique s'y opposa, prétextant que son maître avait une migraine si violente qu'il ne pouvait recevoir absolument personne. Lorsque M. d'Harville reparut, je le trouvai très-pâle, très-changé... Plus tard il éprouvait toujours une sorte d'impatience presque chagrine lorsqu'on lui parlait de cette indisposition passagère... À mesure que je connaissais M. d'Harville, je découvrais en lui des qualités qui m'étaient sympathiques. Il avait tant de raisons d'être heureux que je lui savais gré de sa modestie dans le bonheur... L'époque de notre mariage convenue, il alla toujours au-devant de mes moindres volontés dans nos projets d'avenir. Si quelquefois je lui demandais la cause de sa mélancolie, il me parlait de sa mère, de son père, qui eussent été fiers et ravis de le voir marié selon son cœur et son goût. J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas admettre des raisons si flatteuses pour moi... M. d'Harville devina les rapports dans lesquels j'avais d'abord vécu avec Mme Roland et avec mon père, quoique celui-ci, heureux de mon mariage, qui hâtait le sien, fût redevenu pour moi d'une grande tendresse. Dans plusieurs entretiens, M. d'Harville me fit sentir avec beaucoup de tact et de réserve qu'il m'aimait peut-être encore davantage en raison de mes chagrins passés... Je crus devoir, à ce sujet, le prévenir que mon père songeait à se remarier; et comme je lui parlais du changement que cette union apporterait dans ma fortune, il ne me laissa pas achever et fit preuve du plus noble désintéressement; les familles auxquelles il avait été sur le point de s'allier devaient être bien sordides, pensai-je alors, pour avoir eu de graves difficultés d'intérêt avec lui.

—Le voilà bien tel que je l'ai toujours connu, dit Rodolphe, rempli de cœur, de dévouement, de délicatesse... Mais ne lui avez-vous jamais parlé de ces deux mariages rompus?

—Je vous l'avoue, monseigneur, le voyant si loyal, si bon, plusieurs fois cette question me vint aux lèvres... mais bientôt, de crainte même de blesser cette loyauté, cette bonté, je n'osai aborder un tel sujet. Plus le jour fixé pour notre mariage approchait, plus M. d'Harville se disait heureux... Cependant deux ou trois fois je le vis accablé d'une morne tristesse... Un jour, entre autres, il attacha sur moi ses yeux, où roulait une larme: il semblait oppressé, on eût dit qu'il voulait et qu'il n'osait me confier un secret important... Le souvenir de la rupture de ces deux mariages me revint à la pensée... Je l'avoue, j'eus peur... Un secret pressentiment m'avertit qu'il s'agissait peut-être du malheur de ma vie entière... mais j'étais si torturée chez mon père que je surmontai mes craintes...

—Et M. d'Harville ne vous confia rien?

—Rien... Quand je lui demandais la cause de sa mélancolie, il me répondait: «Pardonnez-moi, mais j'ai le bonheur triste...» Ces mots, prononcés d'une voix touchante, me rassurèrent un peu... Et puis, comment oser... à ce moment même, où ses yeux étaient baignés de larmes, lui témoigner une défiance outrageante à propos du passé?