—C'est un ange, mon père... un ange... Quand je sus qu'elle devait venir pendant quelques jours à la ferme, mon bonheur fut bien grand, je ne songeais qu'au moment où je verrais cette compagne si désirée. Enfin elle arriva. J'étais dans ma chambre; je devais la partager avec elle, je la parais de mon mieux; on m'envoya chercher. J'entrai dans le salon, mon cœur battait; Mme Georges, me montrant cette jolie jeune personne, qui avait l'air aussi doux que modeste et bon, me dit: «Marie, voilà une amie pour vous. Et j'espère que vous et ma fille serez bientôt comme deux sœurs», ajouta Mme Dubreuil. À peine sa mère avait-elle dit ces mots, que Mlle Clara accourut m'embrasser... Alors, mon père, dit Fleur-de-Marie en pleurant, je ne sais ce qui se passa tout à coup en moi... mais quand je sentis le visage pur et frais de Clara s'appuyer sur ma joue flétrie... ma joue est devenue brûlante de honte... de remords... je me suis souvenue de ce que j'étais... Moi!... moi, recevoir les caresses d'une jeune personne si honnête!... Oh! cela me semblait une tromperie... une hypocrisie indigne...
—Mais, mon enfant...
—Ah! mon père, s'écria Fleur-de-Marie en interrompant le curé avec une exaltation douloureuse, lorsque M. Rodolphe m'a emmenée de la Cité, j'avais déjà vaguement la conscience de ma dégradation... Mais croyez-vous que l'éducation, que les conseils, que les exemples que j'ai reçus de Mme Georges et de vous, en éclairant tout à coup mon esprit, ne m'aient pas, hélas! fait comprendre que j'avais été encore plus coupable que malheureuse?... Avant l'arrivée de Mlle Clara, lorsque ces pensées me tourmentaient, je m'étourdissais en tâchant de contenter Mme Georges et vous, mon père... Si je rougissais du passé, c'était à mes propres yeux... Mais la vue de cette jeune personne de mon âge, si charmante, si vertueuse, m'a fait songer à la distance qui existerait à jamais entre elle et moi... Pour la première fois, j'ai senti qu'il est des flétrissures que rien n'efface... Depuis ce jour, cette pensée ne me quitte plus... Malgré moi, je m'y appesantis sans cesse; depuis ce jour, enfin, je n'ai plus un moment de repos.
La Goualeuse essuya ses yeux remplis de larmes.
Après l'avoir regardée pendant quelques instants avec une tendre commisération, le curé reprit:
—Réfléchissez donc, mon enfant, que si Mme Georges voulait vous voir l'amie de Mlle Dubreuil, c'est qu'elle vous savait digne de cette liaison par votre bonne conduite. Les reproches que vous vous faites s'adressent presque à votre seconde mère.
—Je le sais, mon père, j'avais tort, sans doute; mais je ne pouvais surmonter ma honte et ma crainte... Ce n'est pas tout... il me faut du courage pour achever...
—Continuez, Marie; jusqu'ici vos scrupules, ou plutôt vos remords, prouvent en faveur de votre cœur.
—Une fois Clara établie à la ferme, je fus aussi triste que j'avais d'abord cru être heureuse en pensant au plaisir d'avoir une compagne de mon âge; elle, au contraire, était toute joyeuse. On lui avait fait un lit dans ma chambre. Le premier soir, avant de se coucher, elle m'embrassa et me dit qu'elle m'aimait déjà, qu'elle se sentait beaucoup d'attrait pour moi; elle me demanda de l'appeler Clara, comme elle m'appellerait Marie. Ensuite elle pria Dieu, en me disant qu'elle joindrait mon nom à ses prières, si je voulais joindre son nom aux miennes. Je n'osai pas lui refuser cela. Après avoir encore causé quelque temps, elle s'endormit; moi, je ne m'étais pas couchée; je m'approchai d'elle; je regardais en pleurant sa figure d'ange; et puis, en pensant qu'elle dormait dans la même chambre que moi... que moi, qu'on avait trouvée chez l'ogresse avec des voleurs et des assassins... je tremblais comme si j'avais commis une mauvaise action, j'avais de vagues frayeurs... Il me semblait que Dieu me punirait un jour... Je me couchai, j'eus des rêves affreux, je revis les figures sinistres que j'avais presque oubliées, le Chourineur, le Maître d'école, la Chouette, cette femme borgne qui m'avait torturée étant petite. Oh! quelle nuit!... mon Dieu! quelle nuit! quels rêves! dit la Goualeuse en frémissant encore à ce souvenir.
—Pauvre Marie! reprit le curé avec émotion; que ne m'avez-vous fait plus tôt ces tristes confidences! Je vous aurais rassurée... Mais continuez.