—Vous serez indulgent, n'est-ce pas, mon père? Ce que je vais vous dire est peut-être bien mal.

—Le Seigneur vous a prouvé qu'il était miséricordieux. Prenez courage.

—Lorsque j'ai su, en arrivant ici, que je ne quitterais pas la ferme et Mme Georges, dit Fleur-de-Marie après un moment de recueillement, j'ai cru faire un beau rêve. D'abord j'éprouvais comme un étourdissement de bonheur; à chaque instant, je songeais à M. Rodolphe. Bien souvent, toute seule et malgré moi, je levais les yeux au ciel comme pour l'y chercher et le remercier. Enfin... je m'en accuse, mon père... je pensais plus à lui qu'à Dieu; car il avait fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire. J'étais heureuse... heureuse comme quelqu'un qui a échappé pour toujours à un grand danger. Vous et Mme Georges, vous étiez si bons pour moi que je me croyais plus à plaindre qu'à blâmer.

Le curé regarda la Goualeuse avec surprise; elle continua:

—Peu à peu, je me suis habituée à cette vie si douce: je n'avais plus peur, en me réveillant, de me retrouver chez l'ogresse; je me sentais, pour ainsi dire, dormir avec sécurité; toute ma joie était d'aider Mme Georges dans ses travaux, de m'appliquer aux leçons que vous me donniez, mon père... et aussi de profiter de vos exhortations. Sauf quelques moments de honte, quand je songeais au passé, je me croyais l'égale de tout le monde, parce que tout le monde était bon pour moi, lorsqu'un jour...

Ici les sanglots interrompirent Fleur-de-Marie.

—Voyons, calmez-vous, pauvre enfant, courage! Et continuez.

La Goualeuse, essuyant ses yeux, reprit:

—Vous vous souvenez, mon père, que, lors des fêtes de la Toussaint, Mme Dubreuil, fermière de M. le duc de Lucenay à Arnouville, est venue ici passer quelque temps avec sa fille.

—Sans doute, et je vous ai vue avec plaisir faire connaissance avec Clara Dubreuil; elle est douée des meilleures qualités.