—Étaient-ce au moins des ouvriers aisés?
—Comme dans tous les ménages: quand je dis ménages, ils n'étaient pas mariés, mais ils s'appelaient mari et femme. Il y avait des hauts et des bas; aujourd'hui dans l'abondance, si le travail donnait; demain dans la gêne, s'il ne donnait pas; mais ça n'empêchait pas l'homme et la femme d'être contents de tout et toujours gais (à ce souvenir la physionomie de Rigolette redevint sereine). Il n'y avait pas dans le quartier un ménage pareil; toujours en train, toujours chantant; avec ça bons comme il n'est pas possible: ce qui était à eux était aux autres. Maman Crétu était une grosse réjouie de trente ans, propre comme un sou, vive comme une anguille, joyeuse comme un pinson. Son mari était un autre Roger-Bontemps; il avait un grand nez, une grande bouche, toujours un bonnet de papier sur la tête, et une figure si drôle, mais si drôle, qu'on ne pouvait le regarder sans rire. Une fois revenu à la maison, après l'ouvrage, il ne faisait que chanter, grimacer, gambader comme un enfant, il me faisait danser, sauter sur ses genoux; il jouait avec moi comme s'il avait été de mon âge; et sa femme me gâtait que c'était une bénédiction! Tous deux ne me demandaient qu'une chose, d'être de bonne humeur; et ce n'était pas ça, Dieu merci! qui me manquait. Aussi ils m'ont baptisée Rigolette et le nom m'en est resté. Quant à la gaieté, ils me donnaient l'exemple; jamais je ne les ai vus tristes. S'ils se faisaient des reproches, c'était la femme qui disait à son mari: «Tiens, Crétu, c'est bête, mais tu me fais trop rire!» Ou bien c'était lui qui disait à sa femme: «Tiens, tais-toi, Ramonette (je ne sais pas pourquoi il l'appelait Ramonette), tais-toi, tu me fais mal, tu es trop drôle!...» Et moi je riais de les voir rire... Voilà comme j'ai été élevée, et comme ils m'ont formé le caractère... J'espère que j'ai profité!
—À merveille, ma voisine! Ainsi entre eux jamais de disputes?
—Jamais, au grand jamais!... Le dimanche, le lundi, quelquefois le mardi, ils faisaient, comme ils disaient, la noce, et ils m'emmenaient toujours avec eux. Papa Crétu était très-bon ouvrier, quand il voulait travailler, il gagnait ce qu'il lui plaisait; sa femme aussi. Dès qu'ils avaient de quoi faire le dimanche et le lundi, et vivre au courant tant bien que mal, ils étaient contents. Après ça, fallait-il chômer, ils étaient contents tout de même... Je me rappelle que, quand nous n'avions que du pain et de l'eau, papa Crétu prenait dans sa bibliothèque...
—Il avait une bibliothèque?
—Il appelait ainsi un petit casier où il mettait tous les recueils de chansons nouvelles... Il les achetait et il les savait toutes. Quand il n'y avait donc que du pain à la maison, il prenait dans sa bibliothèque un vieux livre de cuisine, et il nous disait: «Voyons, qu'est-ce que nous allons manger aujourd'hui? Ceci? Cela?...» et il nous lisait le titre d'une foule de bonnes choses. Chacun choisissait son plat; papa Crétu prenait une casserole vide, et, avec des mines et des plaisanteries les plus drôles du monde, il avait l'air de mettre dans la casserole tout ce qu'il fallait pour composer un bon ragoût; et puis il faisait semblant de verser ça dans un plat vide aussi, qu'il posait sur la table, toujours avec des grimaces à nous tenir les côtes; il reprenait ensuite son livre, et pendant qu'il nous lisait, par exemple, le récit d'une bonne fricassée de poulet que nous avions choisie, et qui nous faisait venir l'eau à la bouche... nous mangions notre pain... avec sa lecture, en riant comme des fous.
—Et ce joyeux ménage avait des dettes?
—Jamais! Tant qu'il y avait de l'argent, on noçait; quand il n'y en avait pas, on dînait en détrempe, comme disait papa Crétu à cause de son état.
—Et à l'avenir, il n'y songeait pas?
—Ah bien, oui! L'avenir, pour nous, c'était le dimanche et le lundi. L'été, nous les passions aux barrières; l'hiver, dans le faubourg.