—C'est ça, l'été nous irons à la campagne.
—Non, je déteste la campagne; je n'aime que Paris. Pourtant, dans le temps, par complaisance, j'ai fait quelques parties à Saint-Germain avec une de mes camarades de prison, qu'on appelait la Goualeuse, parce qu'elle chantait toujours; une bien bonne petite fille!
—Et qu'est-elle devenue?
—Je ne sais pas; elle dépensait son argent de prison sans avoir l'air de s'amuser beaucoup; elle était toujours triste, mais douce et charitable... Quand nous sortions ensemble, je n'avais pas encore d'ouvrage; quand j'en ai eu, je n'ai pas bougé de chez moi; je lui ai donné mon adresse, elle n'est pas venue me voir; sans doute elle est occupée de son côté... C'est pour vous dire, mon voisin, que j'aimais Paris plus que tout. Aussi, quand vous le pourrez, le dimanche, vous me mènerez dîner chez le traiteur, quelquefois au spectacle... sinon, si vous n'avez pas d'argent, vous me mènerez voir les boutiques dans les beaux passages, ça m'amuse presque autant. Mais soyez tranquille, dans nos petites parties fines, je vous ferai honneur... Vous verrez comme je serai gentille avec ma jolie robe de levantine gros bleu, que je ne mets que le dimanche! Elle me va comme un amour; j'ai avec ça un petit bonnet garni de dentelles, avec des nœuds orange, qui ne font pas trop mal sur mes cheveux noirs, des bottines de satin turc que j'ai fait faire pour moi... un charmant châle de bourre de soie façon cachemire. Allez, allez, mon voisin, on se retournera plus d'une fois pour nous voir passer. Les hommes diront: «Mais c'est qu'elle est gentille, cette petite, parole d'honneur!» Et les femmes diront de leur côté: «Mais c'est qu'il a une très-jolie tournure, ce grand jeune homme mince... son air est très-distingué... et ses petites moustaches brimes lui vont très-bien...» Et je serai de l'avis de ces dames, car j'adore les moustaches... Malheureusement M. Germain n'en portait pas à cause de son bureau. M. Cabrion en avait, mais elles étaient rouges comme sa grande barbe, et je n'aime pas les grandes barbes; et puis il faisait par trop le gamin dans les rues, et tourmentait trop ce pauvre M. Pipelet. Par exemple, M. Giraudeau (mon voisin d'avant M. Cabrion) avait une très-bonne tenue, mais il était louche. Dans les commencements, ça me gênait beaucoup, parce qu'il avait toujours l'air de regarder quelqu'un à côté de moi, et, sans y penser, je me retournais pour voir qui.
Et de rire.
Rodolphe écoutait ce babil avec curiosité; il se demandait pour la troisième ou quatrième fois ce qu'il devait penser de la vertu de Rigolette.
Tantôt la liberté même des paroles de la grisette et le souvenir du gros verrou lui faisaient presque croire qu'elle aimait ses voisins en frères, en camarades, et que Mme Pipelet l'avait calomniée; tantôt il souriait de ses velléités de crédulité, en songeant qu'il était peu probable qu'une fille aussi jeune, aussi abandonnée, eût échappé aux séductions de MM. Giraudeau, Cabrion et Germain. Pourtant, la franchise, l'originale familiarité de Rigolette éveillaient en lui de nouveaux doutes.
—Vous me charmez, ma voisine, en disposant ainsi de mes dimanches, reprit gaiement Rodolphe; soyez tranquille, nous ferons de fameuses parties.
—Un instant, monsieur le dépensier, c'est moi qui tiendrai la bourse, je vous en préviens. L'été, nous pourrons dîner très-bien... mais très-bien!... pour trois francs, à la Chartreuse ou à l'Ermitage Montmartre, une demi-douzaine de contredanses ou de valses par là-dessus, et quelques courses sur les chevaux de bois... j'adore monter à cheval... ça vous fera vos cent sous, pas un liard de plus... Valsez-vous?
—Très-bien.