Rodolphe restait confondu de l'effroyable hypocrisie de M. Ferrand.
—Ainsi, dit-il à Louise, vous n'avez pas osé vous plaindre à votre père de l'odieux attentat du notaire?
—Non, monsieur; il m'aurait crue sans doute la complice de M. Ferrand; et puis je craignais que dans sa colère mon père n'oubliât que sa liberté, que l'existence de notre famille dépendaient toujours de mon maître.
—Et probablement, reprit Rodolphe, pour éviter à Louise une partie de ces pénibles aveux, cédant à la contrainte, à la frayeur de perdre votre père par un refus, vous avez continué d'être la victime de ce misérable?
Louise baissa les yeux en rougissant.
—Et ensuite sa conduite fut-elle moins brutale envers vous?
—Non, monsieur; pour éloigner les soupçons, lorsque par hasard il avait le curé de Bonne-Nouvelle et son vicaire à dîner, mon maître m'adressait devant eux de durs reproches; il priait M. le curé de m'admonester; il lui disait que tôt ou tard je me perdrais, que j'avais des manières trop libres avec les clercs de l'étude, que j'étais fainéante, qu'il me gardait par charité pour mon père, un honnête père de famille qu'il avait obligé. Sauf le service rendu à mon père, tout cela était faux. Jamais je ne voyais les clercs de l'étude; ils travaillaient dans un corps de logis séparé du nôtre.
—Et quand vous vous trouviez seule avec M. Ferrand, comment expliquait-il sa conduite à votre égard devant le curé?
—Il m'assurait qu'il plaisantait. Mais le curé prenait ces accusations au sérieux; il me disait sévèrement qu'il faudrait être doublement vicieuse pour se perdre dans une sainte maison où j'avais continuellement sous les yeux de religieux exemples. À cela je ne savais que répondre, je baissais la tête en rougissant; mon silence, ma confusion, tournaient encore contre moi; la vie m'était si à charge que bien des fois j'ai été sur le point de me détruire; mais je pensais à mon père, à ma mère, à mes frères et sœurs que je soutenais un peu, je me résignais; au milieu de mon avilissement, je trouvais une consolation: au moins mon père était sauvé de la prison. Un nouveau malheur m'accabla, je devins mère... je me vis perdue tout à fait. Je ne sais pourquoi je pressentis que M. Ferrand, en apprenant un événement qui aurait pourtant dû le rendre moins cruel pour moi, redoublerait de mauvais traitements à mon égard; j'étais pourtant loin encore de supposer ce qui allait arriver.
Morel, revenu de son aberration momentanée, regarda autour de lui avec étonnement, passa sa main sur son front, rassembla ses souvenirs et dit à sa fille: