—Cela me porta un coup violent; j'en fus bouleversée. Je ne pouvais répondre; je regardais M. Ferrand avec effroi, ma tête s'égarait. J'allais peut-être risquer ma vie en lui disant que le matin j'avais entendu ses projets lorsque heureusement je me rappelai les nouveaux dangers auxquels cet aveu m'exposerait. «—Vous ne me comprenez donc pas? me demanda-t-il avec impatience.—Si... monsieur... Mais, lui dis-je en tremblant, je préférerais ne pas aller à la campagne.—Pourquoi cela? Vous serez parfaitement traitée là où je vous envoie.—Non! Non! je n'irai pas; j'aime mieux rester à Paris, ne pas m'éloigner de ma famille; j'aime mieux tout lui avouer, mourir de honte s'il le faut.—Tu me refuses? dit M. Ferrand, contenant encore sa colère et me regardant avec attention. Pourquoi as-tu si brusquement changé d'avis? Tu acceptais tout à l'heure...» Je vis que, s'il me devinait, j'étais perdue; je lui répondis que je ne croyais pas qu'il fût question de quitter Paris, ma famille. «—Mais tu la déshonores, ta famille, misérable! s'écria-t-il; et, ne se possédant plus, il me saisit par le bras et me poussa si violemment qu'il me fit tomber. Je te donne jusqu'à après-demain! s'écria-t-il, demain tu sortiras d'ici pour aller chez les Martial ou pour aller apprendre à ton père que je t'ai chassée, et qu'il ira le jour même en prison.»

«Je restai seule, étendue par terre; je n'avais pas la force de me relever. Mme Séraphin était accourue en entendant son maître élever la voix; avec son aide, et faiblissant à chaque pas, je pus regagner ma chambre. En rentrant je me jetai sur mon lit; j'y restai jusqu'à la nuit; tant de secousses m'avaient porté un coup terrible! Aux douleurs atroces qui me surprirent vers une heure du matin, je sentis que j'allais mettre au monde ce malheureux enfant bien avant terme.

—Pourquoi n'avez-vous pas appelé à votre secours?

—Oh! je n'ai pas osé. M. Ferrand voulait se défaire de moi; il aurait, bien sûr, envoyé chercher le docteur Vincent, qui m'aurait tuée chez mon maître, au lieu de me tuer chez les Martial... ou bien M. Ferrand m'aurait étouffée pour dire ensuite que j'étais morte en couches. Hélas! monsieur, ces terreurs étaient peut-être folles... mais dans ce moment elles m'ont assaillie, c'est ce qui a causé mon malheur; sans cela j'aurais bravé la honte, et je ne serais pas accusée d'avoir tué mon enfant. Au lieu d'appeler du secours, et de peur qu'on n'entendît mes souffrances horribles... seule au milieu de l'obscurité, je donnai le jour à cette malheureuse créature dont la mort fut sans doute causée par cette délivrance prématurée... car je ne l'ai pas tuée, mon Dieu... je ne l'ai pas tuée... oh! non! au milieu de cette nuit j'ai eu un moment de joie amère, c'est quand j'ai pressé mon enfant dans mes bras...

Et la voix de Louise s'éteignit dans les sanglots.

Morel avait écouté le récit de sa fille avec une apathie, une indifférence morne qui effrayèrent Rodolphe.

Pourtant, la voyant fondre en larmes, le lapidaire, qui, toujours accoudé sur son établi, tenait ses deux mains collées à ses tempes, regarda Louise fixement et dit:

—Elle pleure... elle pleure... pourquoi donc qu'elle pleure? Puis il reprit après un moment d'hésitation: Ah! oui... je sais, je sais... le notaire... Continue, ma pauvre Louise... tu es ma fille... je t'aime toujours... tout à l'heure... je ne te reconnaissais plus... mes larmes étaient comme obscures. Oh! mon Dieu! mon Dieu, ma tête... elle me fait bien du mal.

—Vous voyez que je ne suis pas coupable, n'est-ce pas, mon père?

—Oui... oui...