—Non, non, je ne veux plus boire, dit celui-ci.
—Ce n'est plus du cidre que je vous ai versé, mais du vieux vin, dit le laboureur. Il y a bien des bourgeois qui n'en boivent pas de pareil. Dame! ce n'est pas une ferme comme une autre que celle-ci. Qu'est-ce que vous dites de notre ordinaire?
—Il est très-bon, répondit machinalement le Maître d'école de plus en plus absorbé dans de sinistres pensées.
—Eh bien! c'est tous les jours comme ça: bon travail et bon repas, bonne conscience et bon lit; en quatre mots, voilà notre vie: nous sommes sept cultivateurs ici, et, sans nous vanter, nous faisons autant de besogne que quatorze, mais on nous paye comme quatorze. Aux simples laboureurs, cent cinquante écus par an; aux laitières et aux filles de ferme, soixante écus! Et à partager entre nous un cinquième des produits de la ferme. Dame! vous comprenez que nous ne laissons pas la terre un brin se reposer, car la pauvre vieille nourricière, tant plus elle produit, tant plus nous avons.
—Votre maître ne doit guère s'enrichir en vous avantageant de la sorte, dit le Maître d'école.
—Notre maître!... Oh! ça n'est pas un maître comme les autres. Il a une manière de s'enrichir qui n'est qu'à lui.
—Que voulez-vous dire? demanda l'aveugle, qui désirait engager la conversation pour échapper aux noires idées qui le poursuivaient; votre maître est donc bien extraordinaire?
—Extraordinaire en tout, mon brave homme; mais, tenez, le hasard vous a amené ici, puisque ce village est éloigné de tout grand chemin. Vous n'y reviendrez sans doute jamais; vous ne le quitterez pas du moins sans savoir ce qu'est notre maître et ce qu'il fait de cette ferme; en deux mots, je vas vous dire ça, à condition que vous le répéterez à tout le monde. Vous verrez, c'est aussi bon à dire qu'à entendre.
—Je vous écoute, reprit le Maître d'école.