«Tout à l'heure vous avez un moment envié la vie paisible des laboureurs de cette ferme: mais il était trop tard... trop tard!
«Presque sans défense, vous vous rejetez au milieu d'une tourbe de scélérats et d'assassins, et vous avez craint de demeurer plus longtemps auprès d'honnêtes gens chez lesquels on vous avait placé...
«Vous avez voulu vous étourdir par de nouveaux forfaits... Vous avez jeté un farouche défi à celui qui avait voulu vous mettre hors d'état de nuire à vos semblables, et ce criminel défi a été vain. Malgré votre audace, malgré votre scélératesse, malgré votre force, vous êtes enchaîné. La soif du crime vous dévore... vous ne pouvez la satisfaire... Tout à l'heure, dans un épouvantable et sanguinaire éréthisme, vous avez voulu tuer votre femme; elle est là, sous le même toit que vous; elle dort sans défense; vous avez un couteau, sa chambre est à deux pas; aucun obstacle ne vous empêche d'arriver jusqu'à elle, rien ne peut la soustraire à votre rage... rien que votre impuissance!
«Le rêve de tout à l'heure, celui que maintenant vous rêvez, vous pourraient être d'un grand enseignement. Ils pourraient vous sauver... Les images mystérieuses de ce songe ont un sens profond...
«Le lac de sang où vous sont apparues vos victimes... c'est le sang que vous avez versé. La lave ardente qui l'a remplacé... c'est le remords dévorant qui aurait dû vous consumer afin qu'un jour Dieu, prenant en pitié vos longues tortures, vous appelât à lui... et vous fît goûter les douceurs ineffables du pardon. Mais il n'en sera point ainsi. Non! non! ces avertissements seront inutiles; loin de vous repentir, vous regretterez chaque jour, avec d'horribles blasphèmes, le temps où vous commettiez vos crimes... Hélas! de cette lutte continuelle entre vos ardeurs sanguinaires et l'impossibilité de les satisfaire, entre vos habitudes d'oppression féroce et la nécessité de vous soumettre à des êtres aussi faibles que cruels, il résultera pour vous un sort si affreux, si horrible Oh! pauvre misérable!»
Et la voix de Rodolphe s'altéra.
Et il se tut un moment, comme si l'émotion et l'effroi l'eussent empêché de continuer.
Le Maître d'école sentit ses cheveux se hérisser sur son front.
Quel était donc ce sort qui apitoyait même son bourreau?
—Le sort qui vous attend est si épouvantable, reprit Rodolphe, que Dieu, dans sa vengeance inexorable et toute-puissante, voudrait vous faire expier à vous seul les crimes de tous les hommes qu'il n'imaginerait pas un supplice plus effroyable. Malheur, malheur à vous! La fatalité veut que vous sachiez l'effroyable châtiment qui vous attend, et elle veut que vous ne fassiez rien pour vous y soustraire. Que l'avenir vous soit connu!