Clara, effrayée de ces démonstrations presque menaçantes, dit aux gens de la ferme d'une voix émue:

—Faites sortir cette femme d'ici; je vous répète que le chagrin l'égare. Marie, Marie, pardon! Mon Dieu, cette folle ne sait pas ce qu'elle dit...

La Goualeuse, pâle, la tête baissée pour échapper à tous les regards, restait muette, anéantie, inerte, et ne faisait pas un mouvement pour échapper aux rudes étreintes de la robuste laitière.

Clara, attribuant cet abattement à l'effroi qu'une pareille scène devait inspirer à son amie, dit de nouveau aux laboureurs:

—Vous ne m'entendez donc pas? Je vous ordonne de chasser cette femme... Puisqu'elle persiste dans ses injures, pour la punir de son insolence, elle n'aura pas ici la place que ma mère lui avait promise; de sa vie elle ne remettra les pieds à la ferme.

Aucun laboureur ne bougea pour obéir aux ordres de Clara; l'un d'eux osa même dire:

—Dame... mademoiselle, si c'est une fille des rues et qu'elle connaisse l'assassin du mari de cette pauvre femme... faut qu'elle vienne s'expliquer chez le maire...

—Je vous répète que vous n'entrerez jamais à la ferme, dit Clara à la laitière, à moins qu'à l'instant vous ne demandiez pardon à mademoiselle Marie de vos grossièretés.

—Vous me chassez, mademoiselle!... à la bonne heure, répondit la veuve avec amertume. Allons, mes pauvres orphelins, ajouta-t-elle en embrassant ses enfants, rechargez la charrette, nous irons gagner notre pain ailleurs, le bon Dieu aura pitié de nous; mais au moins, en nous en allant, nous emmènerons chez M. le maire cette malheureuse, qui va être bien forcée de dénoncer l'assassin de mon pauvre mari... puisqu'elle connaît toute la bande!... Parce que vous êtes riche, mademoiselle, reprit-elle en regardant insolemment Clara, parce que vous avez des amies dans ces créatures-là... faut pas pour cela... être si dure aux pauvres gens!

—C'est vrai, dit un laboureur, la laitière a raison...