Et M. Pipelet se dirigea vers la porte.
—Où vas-tu donc, vieux chéri?
—Chez M. le commissaire... déposer ma plainte et ce portrait, comme preuve des persécutions dont on m'accable.
—Mais de quoi te plaindras-tu?
—De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharné trouvera moyen par des procédés frauduleux... de me forcer à avoir son portrait chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront pas sous leur égide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie... donnez-le-moi... pas du côté de la peinture... cette vue me révolte! Le traître ne pourra pas nier... il y a de sa main: Cabrion à son bon ami Pipelet, pour la vie... Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que cet être infernal est là, toujours là! sous le plancher, dans la muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon épouse... le jour, qu'il est debout derrière moi, toujours avec son sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment même il n'est pas ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y es-tu, monstre? Y es-tu?... s'écria M. Pipelet en accompagnant cette imprécation furibonde d'un mouvement de tête circulaire, comme s'il eût voulu interroger du regard toutes les parties de la loge.
—J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion.
Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcôve, grâce à un simple effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la porte de la loge, jouissant des moindres détails de cette scène. Pourtant, après avoir prononcé ces derniers mots, il s'esquiva prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau sujet de colère, d'étonnement et de méditation à sa victime.
Mme Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit, les derniers recoins de la loge sans rien découvrir, explora l'allée sans être plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet, atterré par ce dernier coup, était retombé assis sur sa chaise, dans un état d'accablement désespéré.
—Ça n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours très-esprit fort, le gredin était caché près de la porte, et, pendant que nous cherchions d'un côté, il se sera sauvé de l'autre. Patience! je l'attraperai un jour, et alors... gare à lui! il mangera mon manche à balai!
La porte s'ouvrit, et Mme Séraphin, femme de charge du notaire Jacques Ferrand, entra dans la loge.