—Ma foi, mon cher marquis, s'écria Rodolphe, nos ennemis sont maladroits! Grâce à eux, nous voici plus intimes que par le passé. Vous n'avez jamais plus justement apprécié Mme d'Harville, jamais elle ne vous a été plus dévouée. Avouez que nous sommes bien vengés des envieux et des méchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je devine d'où le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir patiemment le mal que l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu, madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la découvre.

Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence.


[III]

[Réflexions]

Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires dont fut agité M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.

Il reconnaissait avec joie l'insigne fausseté de l'accusation portée contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. Plus, dans sa conversation avec Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée, courageuse, résolue au bien, plus il se reprochait amèrement d'avoir, par un coupable égoïsme, enchaîné cette malheureuse jeune femme à son sort.

Loin d'être consolé par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans une tristesse, dans un accablement inexprimables.

La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien ne la défend des ressentiments douloureux. N'étant jamais forcément préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour, elle demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales.

Pouvant posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle regrette avec une violence inouïe ce que l'or seul ne peut donner.