«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.

«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma bienvenue.

«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos: cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule. J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous retrouver, et alors je resterais sur la place.

«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.

«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt, après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons du dépôt.

«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui soient très-sévèrement défendues.

«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.

«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:

«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour où j'ai quitté la rue du Temple.

«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu le sait.