«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est précieux.

«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien seulement donner une petite gratification au portier. Pardon, mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.

«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit; quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.

«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me refuserez pas.

«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un cœur bienveillant la tristesse qui m'accable!

«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...

«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde, sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon sort.

«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié, peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si bonne... que...

«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas... je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!

«FRANÇOIS GERMAIN