Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur la véritable cause de ce suicide.
Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se tuer?...
Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement à lui, Clémence avait éveillé dans le cœur de son mari de douloureux remords.
La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour, passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie; bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût de lui-même et de la vie.
Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit:
«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne. Sa conduite, pleine de cœur et d'élévation, augmenterait encore ma folle passion, s'il était possible de l'augmenter.
«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...
«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...
«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon détestable sort...
«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?