—Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent... Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame! je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous parlons.

Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:

—Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été. Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous, à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu le tintement lointain des clochettes, allez!...

—Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à califourchon sur le dos d'une des vaches...

—Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné, tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une couche épaisse de violettes sauvages.

—Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la Goualeuse?

—Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial... Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières, préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de chanter, quand, par une belle soirée d'été, le cœur satisfait, on regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants? N'est-ce pas, madame Martial?

—C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve, devenant de plus en plus songeuse.

—À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les étoiles... Alors le cœur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur... car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de tous les jours...

—De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...