Chose inouïe, exorbitante, merveilleuse! au lieu du maigre et peu attrayant ragoût apporté chaque matin à ces jeunes gens par feu Mme Séraphin, un énorme dindon froid, servi dans le fond d'un vieux carton à dossier, trônait au milieu d'une des tables de l'étude, accosté de deux pains tendres, d'un fromage de Hollande et de trois bouteilles de vin cacheté; une vieille écritoire de plomb, remplie d'un mélange de poivre et de sel, servait de salière; tel était le menu du repas.

Chaque clerc, armé de son couteau et d'un formidable appétit, attendait l'heure du festin avec une impatience affamée; quelques-uns même mâchaient à vide, en maudissant l'absence de M. le maître clerc, sans lequel on ne pouvait hiérarchiquement commencer à déjeuner.

Un progrès, ou plutôt un bouleversement si radical dans l'ordinaire des clercs de Jacques Ferrand, annonçait une énorme perturbation domestique.

L'entretien suivant, éminemment béotien (s'il nous est permis d'emprunter cette expression au très-spirituel écrivain qui l'a popularisée[8]) jettera quelques lumières sur cette importante question.

—Voilà un dindon qui ne s'attendait pas, quand il est entré dans la vie, à jamais paraître à déjeuner sur la table des clercs du patron.

—De même que le patron, quand il est entré dans la vie... de notaire, ne s'attendait pas à donner à ses clercs un dindon pour déjeuner.

—Car enfin ce dindon est à nous, s'écria le saute-ruisseau de l'étude avec une gourmande convoitise.

—Saute-ruisseau, mon ami, tu t'oublies; cette volaille doit être pour toi une étrangère.

—Et, comme Français, tu dois avoir la haine de l'étranger.

—Tout ce qu'on pourra faire sera de te donner les pattes.