—Je t'assure, va, que c'est plus pour elle que je me chagrine que pour moi; car il n'y a pas à dire, vois-tu, depuis deux mois elle ne s'est pas arrêtée de travailler un moment. Une fois par semaine elle sort pour aller savonner, aux bateaux du Pont-au-Change, à trois sous l'heure, le peu de linge que mon mari nous a laissé: tout le reste du temps, à l'attache comme un pauvre chien... Vrai, le malheur lui est venu trop tôt. Je sais bien qu'il faut toujours qu'il vienne; mais au moins il y en a qui ont une ou deux années de tranquillité... Ce qui me fait aussi beaucoup de chagrin dans tout ça, vois-tu, Fortuné, c'est de ne pouvoir t'aider en presque rien... Pourtant, je tâcherai...

—Ah çà! est-ce que tu crois que j'accepterais? Au contraire, je demandais un sou par paire d'oreilles pour leur raconter mes fariboles; j'en demanderai deux, ou ils se passeront des contes de Pique-Vinaigre, et ça t'aidera un peu dans ton ménage. Mais, j'y pense, pourquoi ne pas te mettre en garni? Comme ça ton mari ne pourrait rien vendre.

—En garni? Mais penses-y donc: nous sommes quatre, on nous demanderait au moins vingt sous par jour; qu'est-ce qui nous resterait pour vivre? Tandis que notre chambre ne nous coûte que cinquante francs par an.

—Allons, c'est juste, ma fille, dit Pique-Vinaigre avec une ironie amère, travaille, éreinte-toi pour refaire un peu ton ménage; dès que tu auras encore gagné quelque chose, ton mari te pillera de nouveau... et un beau jour il vendra ta fille comme il a vendu tes nippes.

—Oh! pour ça, par exemple, il me tuerait plutôt... Ma pauvre Catherine!

—Il ne te tuera pas, et il vendra ta pauvre Catherine. Il est ton mari, n'est-ce pas? Il est le chef de la communauté, comme t'a dit l'avocat, tant que vous ne serez pas séparés par la loi; et comme tu n'as pas cinq cents francs à donner pour ça, il faut te résigner: ton mari a le droit d'emmener sa fille de chez toi et où il veut... Une fois que lui et sa maîtresse s'acharneront à perdre cette pauvre enfant, est-ce qu'il ne faudra pas qu'elle y passe?...

—Mon Dieu!... Mon Dieu!... Mais si cette infamie était possible... il n'y aurait donc pas de justice?

—La justice! dit Pique-Vinaigre avec un éclat de rire sardonique, c'est comme la viande... c'est trop cher pour que les pauvres en mangent... Seulement, entendons-nous, s'il s'agit de les envoyer à Melun, de les mettre au carcan ou de les jeter aux galères, c'est une autre affaire, on leur donne cette justice-là gratis... Si on leur coupe le cou, c'est encore gratis... toujours gratis... Prrrrenez vos billets, ajouta Pique-Vinaigre avec son accent de bateleur. Ce n'est pas dix sous, deux sous, un sou, un centime que ça vous coûtera... non, messieurs; ça vous coûtera la bagatelle de... rien du tout... C'est à la portée de tout le monde; on ne fournit que sa tête... La coupe et la frisure sont aux frais du gouvernement... Voilà la justice gratis... Mais la justice qui empêcherait une honnête mère de famille d'être battue et dépouillée par un gueux de mari qui veut et peut faire argent de sa fille, cette justice-là coûte cinq cents francs... et il faudra t'en passer, ma pauvre Jeanne.

—Tiens, Fortuné, dit la malheureuse mère en fondant en larmes, tu me mets la mort dans l'âme...

—C'est qu'aussi je l'ai... la mort dans l'âme, en pensant à ton sort... à celui de ta famille... et en reconnaissant que je n'y peux rien... J'ai l'air de toujours rire... mais ne t'y trompe pas, j'ai deux sortes de gaietés, vois-tu, Jeanne, ma gaieté gaie et ma gaieté triste... Je n'ai ni la force ni le courage d'être méchant, colère ou haineux comme les autres... ça s'en va toujours chez moi en paroles plus ou moins farces. Ma poltronnerie et ma faiblesse de corps m'ont empêché de devenir pire que je suis... Il a fallu l'occasion de cette bicoque isolée, où il n'y avait pas un chat, et surtout pas un chien, pour me pousser à voler. Il a fallu encore que par hasard il ait fait un clair de lune superbe; car la nuit, et seul, j'ai une peur de tous les diables!