—C'est ce qui me fait toujours te dire, mon pauvre Fortuné, que tu es meilleur que tu ne crois... Aussi j'espère que les juges auront pitié de toi...
—Pitié de moi? Un libéré récidiviste? Compte là-dessus! Après ça, je ne leur en veux pas; être ici, là ou ailleurs, ça m'est égal; et puis tu as raison, je ne suis pas méchant... et ceux qui le sont, je les hais à ma manière, en me moquant d'eux; faut croire qu'à force de conter des histoires où, pour plaire à mes auditeurs, je fais toujours en sorte que ceux qui tourmentent les autres par pure cruauté reçoivent à la fin des raclées indignes... je me serai habitué à sentir comme je raconte.
—Ils aiment des histoires pareilles, ces gens avec qui tu es... mon pauvre frère? Je n'aurais pas cru cela.
—Minute!... Si je leur contais des récits où un gaillard qui vole ou qui tue pour voler est roulé à la fin, ils ne me laisseraient pas finir; mais s'il s'agit ou d'une femme ou d'un enfant, ou, par exemple, d'un pauvre diable comme moi qu'on jetterait par terre en soufflant dessus, et qu'il soit poursuivi à outrance par une barbe noire qui le persécute seulement pour le plaisir de le persécuter, pour l'honneur, comme on dit, oh! alors ils trépignent de joie quand à la fin du conte la barbe noire reçoit sa paie. Tiens, j'ai surtout une histoire intitulée: Gringalet et Coupe-en-Deux, qui faisait les délices de la centrale de Melun, et que je n'ai pas encore racontée ici. Je l'ai promise pour ce soir; mais faudra qu'ils mettent crânement à ma tirelire, et tu en profiteras... Sans compter que je l'écrirai pour tes enfants... Gringalet et Coupe-en-Deux, ça les amusera; des religieuses liraient cette histoire-là, ainsi sois tranquille.
—Enfin, non pauvre Fortuné, ce qui me console un peu, c'est de voir que tu n'es pas aussi malheureux que d'autres, grâce à ton caractère.
—Bien sûr que si j'étais comme un détenu qui est de notre chambrée, je serais malfaisant à moi-même. Pauvre garçon!... J'ai bien peur qu'avant la fin de la journée il ne saigne d'un côté ou d'un autre, ça chauffe à rouge pour lui... il y a un mauvais complot monté pour ce soir à son intention...
—Ah! mon Dieu! on veut lui faire du mal?... Ne te mêle pas de ça, au moins, Fortuné!...
—Pas si bête!... j'attraperais des éclaboussures... C'est en allant et venant que j'ai entendu jaboter l'un et l'autre... on parlait de bâillon pour l'empêcher de crier... et puis, afin d'empêcher qu'on ne voie son exécution... ils veulent faire cercle autour de lui, en ayant l'air d'écouter un d'eux... qui sera censé lire tout haut un journal ou autre chose.
—Mais... pourquoi veut-on le maltraiter ainsi?...
—Comme il est toujours seul, qu'il ne parle à personne et qu'il a l'air dégoûté des autres, ils s'imaginent que c'est un mouchard, ce qui est très-bête; car au contraire il se faufilerait avec tout le monde, s'il voulait moucharder. Mais le fin de la chose est qu'il a l'air d'un monsieur, et que ça les offusque. C'est le capitaine du dortoir, nommé le Squelette ambulant, qui est à la tête du complot. Il est comme un vrai désossé après ce pauvre Germain; leur bête noire s'appelle ainsi. Ma foi, qu'ils s'arrangent, cela les regarde, je n'y peux rien. Mais tu vois, Jeanne, voilà à quoi ça sert d'être triste en prison, tout de suite on vous suspecte; aussi je ne l'ai jamais été, moi, suspecté. Ah çà! ma fille, assez causé, va-t'en voir chez toi si j'y suis, tu prends sur ton temps pour venir ici... moi je n'ai qu'à bavarder... toi, c'est différent... ainsi, bonsoir... Reviens de temps en temps; tu sais que j'en serai content.