—Quoi donc encore?
—Vous allez voir, monsieur Rodolphe: figurez-vous qu'à dix pas d'ici il y a un grand mur blanc; mon vieux chéri, en sortant de la maison, regarde par hasard sur ce mur; qu'est-ce qu'il y voit écrit au charbon en grosses lettres? Pipelet-Cabrion, les deux noms joints par un grand trait d'union (c'est ce trait d'union avec ce scélérat-là qui l'estomaque le plus, mon vieux chéri). Bon, ça commence à le renverser; dix pas plus loin, qu'est-ce qu'il voit sur la grande porte du Temple? encore Pipelet-Cabrion, toujours avec un trait d'union; il va toujours; à chaque pas, monsieur Rodolphe, il voit écrits ces damnés noms sur les murs des maisons, sur les portes, partout Pipelet-Cabrion[5]. Mon vieux chéri commençait à y voir trente-six chandelles; il croyait que tous les passants le regardaient; il enfonçait son chapeau sur son nez, tant il était honteux. Il prend le boulevard, croyant que ce gueux de Cabrion aura borné ses immondices à la rue du Temple. Ah bien! oui... tout le long des boulevards, à chaque endroit où il y avait de quoi écrire, toujours Pipelet-Cabrion à mort!... Enfin le pauvre cher homme est arrivé si bouleversé chez le propriétaire qu'après avoir bredouillé, pataugé, barboté pendant un quart d'heure au vis-à-vis du propriétaire, celui-ci n'a rien compris du tout à ce qu'Alfred venait lui chanter; il l'a renvoyé en l'appelant vieil imbécile, et lui a dit de m'envoyer pour expliquer la chose. Bon! Alfred sort, s'en revient par un autre chemin pour éviter les noms qu'il avait vus écrits sut les murs... Ah bien! oui...
—Encore Pipelet et Cabrion!
—Comme vous dites, mon roi des locataires; de façon que le pauvre cher homme m'est arrivé ici abruti, ahuri, voulant s'exiler. Il me raconte l'histoire, je le calme comme je peux, je le laisse, et je pars avec Mlle Cecily pour aller chez le notaire... avant d'aller chez le propriétaire... Vous croyez que c'est tout? Joliment! À peine avais-je le dos tourné, que ce Cabrion, qui avait guetté ma sortie, eut le front d'envoyer ici deux grandes drôlesses qui se sont mises aux trousses d'Alfred... Tenez, les cheveux m'en dressent sur la tête... je vous dirai cela tout à l'heure... finissons du notaire.
«Je pars donc en fiacre avec Mlle Cecily... comme vous me l'aviez recommandé... Elle avait son joli costume de paysanne allemande, vu qu'elle arrivait et qu'elle n'avait pas eu le temps de s'en faire faire un autre, ainsi que je devais le dire à M. Ferrand.
«Vous me croirez si vous voulez, mon roi des locataires, j'ai vu bien des jolies filles; je me suis vue moi-même dans mon printemps; mais jamais je n'ai vu (moi comprise) une jeunesse qui puisse approcher à cent piques de Cecily. Elle a surtout dans le regard de ses grands scélérats d'yeux noirs... quelque chose... quelque chose... enfin on ne sait pas ce que c'est; mais pour sûr... il y a quelque chose qui vous frappe... Quels yeux!
«Enfin, tenez, Alfred n'est pas suspect; eh bien! la première fois qu'elle l'a regardé, il est devenu rouge comme une carotte, ce pauvre vieux chéri... et pour rien au monde il n'aurait voulu fixer la donzelle une seconde fois... il en a eu pour une heure à se trémousser sur sa chaise, comme s'il avait été assis sur des orties; il m'a dit après qu'il ne savait pas comment ça se faisait, mais que le regard de Cecily lui avait rappelé toutes les histoires de cet effronté de Bradamanti sur les sauvagesses qui le faisaient tant rougir, ma vieille bégueule d'Alfred...
—Mais le notaire? Le notaire?
—M'y voilà, monsieur Rodolphe. Il était environ sept heures du soir quand nous arrivons chez M. Ferrand; je dis au portier d'avertir son maître que c'est Mme Pipelet qui est là avec la bonne dont Mme Séraphin lui a parlé et qu'elle lui a dit d'amener. Là-dessus, le portier pousse un soupir et me demande si je sais ce qui est arrivé à Mme Séraphin. Je lui dis que non... Ah! monsieur Rodolphe, en voilà encore un autre tremblement!
—Quoi donc?