«—Je ne vous crois pas, madame, et je vais m'assurer de la vérité, lui dis-je en faisant un pas pour sortir de ma chambre.

«—Je vous répète que votre vue inattendue peut faire un mal horrible à votre père, s'écria-t-elle en se plaçant devant moi pour me barrer le passage. Je ne souffrirai pas que vous entriez chez lui sans que je l'aie prévenu de votre retour avec les ménagements que réclame sa position.

«J'étais dans une cruelle perplexité, monseigneur. Une brusque surprise pouvait, en effet, porter un coup dangereux à mon père; mais cette femme, ordinairement si froide, si maîtresse d'elle-même, me semblait tellement épouvantée de ma présence, j'avais tant de raisons de douter de la sincérité de sa sollicitude pour la santé de celui qu'elle avait épousé par cupidité, enfin la présence du docteur Polidori, le meurtrier de ma mère, me causait une terreur si grande, que, croyant la vie de mon père menacée, je n'hésitai pas entre l'espoir de le sauver et la crainte de lui causer une émotion fâcheuse.

«—Je verrai mon père à l'instant, dis-je à ma belle-mère.

«Et quoique celle-ci m'eût saisie par le bras, je passai outre...

«Perdant complètement l'esprit, cette femme voulut, une seconde fois, presque par force, m'empêcher de sortir de ma chambre... Cette incroyable résistance redoubla ma frayeur, je me dégageai de ses mains. Connaissant l'appartement de mon père, j'y courus rapidement: j'entrai...

«Ô monseigneur! de ma vie je n'oublierai cette scène et le tableau qui s'offrit à ma vue...

«Mon père, presque méconnaissable, pâle, amaigri, la souffrance peinte sur tous les traits, la tête renversée sur un oreiller, était étendu dans un grand fauteuil...

«Au coin de la cheminée, debout auprès de lui, le docteur Polidori s'apprêtait à verser dans une tasse que lui présentait une garde-malade quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de cristal qu'il tenait à la main...

«Sa longue barbe rousse donnait une expression plus sinistre encore à sa physionomie. J'entrai si précipitamment qu'il fit un geste de surprise, échangea un regard d'intelligence avec ma belle-mère qui me suivait en hâte, et au lieu de faire prendre à mon père la potion qu'il lui avait préparée, il posa brusquement le flacon sur la cheminée.