«Guidée par un instinct dont il m'est encore impossible de me rendre compte, mon premier mouvement fut de m'emparer de ce flacon.
«Remarquant aussitôt la surprise et la frayeur de ma belle-mère et de Polidori, je me félicitai de mon action. Mon père, stupéfait, semblait irrité de me voir, je m'y attendais. Polidori me lança un coup d'œil féroce; malgré la présence de mon père et celle de la garde-malade, je craignis que ce misérable, voyant son crime presque découvert, ne se portât contre moi à quelque extrémité.
«Je sentis le besoin d'un appui dans ce moment décisif, je sonnai: un des gens de mon père accourut; je le priai de dire à mon valet de chambre (il était prévenu) d'aller chercher quelques objets que j'avais laissés au tournebride; sir Walter Murph savait que, pour ne pas éveiller les soupçons de ma belle-mère dans le cas où je serais obligée de donner mes ordres devant elle, j'emploierais ce moyen pour le mander auprès de moi...
«La surprise de mon père, de ma belle-mère, était telle que le domestique sortit avant qu'ils eussent pu dire un mot: je fus rassurée; au bout de quelques instants sir Walter Murph serait auprès de moi...
«—Qu'est-ce que cela signifie? me dit enfin mon père d'une voix faible, mais impérieuse et courroucée. Vous ici, Clémence... sans que je vous y aie appelée?... Puis à peine arrivée vous vous emparez du flacon qui contient la potion que le docteur allait me donner... M'expliquerez-vous cette folie?
«—Sortez, dit ma belle-mère à la garde-malade.
«Cette femme obéit.
«—Calmez-vous, mon ami, reprit ma belle-mère en s'adressant à mon père; vous le savez, la moindre émotion pourrait vous être nuisible. Puisque votre fille vient ici malgré vous, et que sa présence vous est désagréable, donnez-moi votre bras, je vous conduirai dans le petit salon; pendant ce temps-là notre bon docteur fera comprendre à Mme d'Harville ce qu'il y a d'imprudent, pour ne pas dire plus, dans sa conduite...
«Et elle jeta un regard significatif à son complice.
«Je compris le dessein de ma belle-mère. Elle voulait emmener mon père et me laisser seule avec Polidori, qui, dans ce cas extrême, aurait sans doute employé la violence pour m'arracher le flacon qui pouvait fournir une preuve évidente de ses projets criminels.