—Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il?

—La charité, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez éveillé dans mon cœur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des chagrins, et à qui j'ai dû de bien douces consolations.

—De grâce, écoutez-moi. Soit, j'épouserai cette femme; mais une fois le sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre auprès d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et mépris? Non, non, nous resterons à jamais séparés l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des mères.

—Il lui restera le plus tendre des pères. Par le mariage, elle sera la fille légitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi éclatante qu'elle était obscure.

—Vous êtes impitoyable... je suis bien malheureux!

—Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui comprenez si noblement le devoir, le dévouement et l'abnégation? Tout à l'heure, avant cette révélation providentielle, quand vous pleuriez votre enfant avec des sanglots si déchirants, si l'on vous eût dit: «Faites un vœu, un seul, et il sera réalisé», vous vous seriez écrié: «Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive!» Ce prodige s'accomplit... votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah! monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas!

—Vous avez raison, dit Rodolphe après un long silence, tant de bonheur... c'eût été le ciel... sur la terre... et je ne mérite pas cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon hésitation, je lui ai dû une nouvelle preuve de la beauté de votre âme.

—Cette âme, c'est vous qui l'avez agrandie, élevée. Si ce que je fais est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours glorifié des bonnes pensées que j'ai eues. Courage, monseigneur, dès que Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera complète, et le passé ne sera plus pour elle qu'un songe triste et lointain.

—Mais vous? mais vous?

—Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je ferai de bien viendra de lui et retournera à lui. Chaque jour je vous écrirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me permette. Vous, monseigneur, vous me répondrez quelquefois... pour me donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appelée ma fille, dit Clémence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera toujours dans ma pensée; enfin, lorsque les années nous aurons donné le droit d'avouer hautement l'inaltérable affection qui nous lie... eh bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le désirez, j'irai vivre en Allemagne, dans la même ville que vous, pour ne plus nous quitter, et terminer ainsi une vie qui aurait pu être plus digne.