Puis s'adressant à la fille du lapidaire:
—Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment où je crierai: «Venez!», paraissez aussitôt, mais seule... Quand je dirai une seconde fois: «Venez!», les autres personnes entreront avec vous...
—Ah! monsieur, le cœur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes. Pauvre père... Si cette épreuve était inutile!...
—J'espère qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la ménage... Allons, rassurez-vous, et songez à mes recommandations.
Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans une chambre dont les fenêtres grillées ouvraient sur un jardin.
Grâce au repos, à un régime salubre, aux soins dont on l'entourait, les traits de Morel le lapidaire n'étaient plus pâles, hâves et creusés par une maigreur maladive. Son visage plein, légèrement coloré, annonçait le retour de la santé; mais un sourire mélancolique, une certaine fixité qui souvent encore immobilisait son regard, annonçaient que sa raison n'était pas encore complètement rétablie.
Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courbé devant une table, simulait l'exercice de son métier de lapidaire en disant:
—Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur l'échafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons... travaillons...
Cette aberration, dont les accès étaient d'ailleurs de moins en moins fréquents, avait toujours été le symptôme primordial de sa folie. Le médecin, d'abord contrarié de trouver Morel en ce moment sous l'influence de sa monomanie, espéra bientôt faire servir cette circonstance à son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant soixante-cinq louis qu'il y avait placés d'avance, versa cet or dans sa main et dit brusquement à Morel qui, profondément absorbé par son simulacre de travail, ne s'était pas aperçu de l'arrivée du docteur:
—Mon brave Morel... assez travaillé... Vous avez enfin gagné les treize cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voilà...