J'attendais avec un bonheur mêlé d'anxiété le moment d'entretien que la liberté du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez maître de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprès de la marquise d'Harville.
En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais à voir la princesse Amélie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me souviens presque mot pour mot de notre première conversation; laissez-moi vous la rapporter, mon ami:
—Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise?
—Sans doute, mon cousin, me répondit-elle avec grâce; je suis toujours heureuse d'obéir à mon père.
—Et je suis d'autant plus fier de cette familiarité, ma cousine, que j'ai appris par ma tante à vous connaître, c'est-à-dire à vous apprécier.
—Souvent aussi mon père m'a parlé de vous, mon cousin, et ce qui vous étonnera peut-être, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous connaissais déjà, si cela peut se dire, de vue... Mme la supérieure de Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous avait un jour montré, à mon père, et à moi, un portrait...
—Où j'étais représenté en page du XVIe siècle?
—Oui, mon cousin; et mon père fit même la petite supercherie de me dire que ce portrait était celui d'un de nos parents du temps passé, en ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin d'autrefois que notre famille doit se féliciter de le compter parmi nos parents d'aujourd'hui...
—Hélas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait moral que le grand-duc a daigné faire de moi qu'au page du XVIe siècle.
—Vous vous trompez, mon cousin, me dit naïvement la princesse; car, à la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du côté de la galerie, je vous ai reconnu tout de suite, malgré la différence du costume.