—Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon cousin?
—Sans doute... mais les années, mais les événements amènent tant de changements imprévus!
—Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que mon père vous a toujours témoignée... celle que je ressens pour vous est de ce nombre, vous le savez bien; on est frère et sœur... pour ne jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus humides de larmes.
Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement je me contins.
—Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans quelques années, croyez-vous qu'alors cette intimité, dont j'apprécie tout le charme, puisse encore durer?
—Pourquoi ne durerait-elle pas?
—C'est qu'alors vous serez sans doute mariée, ma cousine... vous aurez d'autres devoirs... et vous aurez oublié votre pauvre frère.
Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi douloureusement frappée des changements inévitables que l'avenir devait nécessairement apporter à nos relations; mais, au lieu de me répondre, elle resta un moment silencieuse, accablée; puis, se levant brusquement, la figure pâle, altérée, elle sortit après avoir regardé pendant quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fenêtres du salon où avait lieu notre entretien.
Le soir même de ce jour, je reçus de mon père une nouvelle lettre qui me rappelait précipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre congé du grand-duc; il me dit que ma cousine était un peu souffrante, qu'il se chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt départ, et surtout que ce départ fût causé par les inquiétudes que me donnait la santé de mon père; puis, me rappelant avec la plus grande bonté ses conseils au sujet de la nouvelle carrière qu'il m'engageait très-instamment à embrasser, il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congés, il me reverrait toujours à Gerolstein avec un vif plaisir.
Heureusement, à mon arrivée ici, je trouvai l'état de mon père un peu amélioré; il est encore alité, et toujours d'une grande faiblesse, mais il ne me donne plus d'inquiétude sérieuse. Malheureusement il s'est aperçu de mon abattement, de ma sombre taciturnité; plusieurs fois, mais en vain, il m'a déjà supplié de lui confier la cause de mon morne chagrin. Je n'oserais, malgré son aveugle tendresse pour moi; vous savez sa sévérité au sujet de tout ce qui lui paraît manquer de franchise et de loyauté.