Après un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes:
—Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes peines, comme vous m'avez dit les vôtres... cela me soulagera... Mon mari était un bon ouvrier; il s'est dérangé, puis il m'a abandonnée, moi et mes enfants, après avoir vendu tout ce que nous possédions; je me suis remise au travail, de bonnes âmes m'ont aidée, je commençais à être un peu à flot, j'élevais ma petite famille du mieux que je pouvais, quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui était sa maîtresse, me reprendre le peu que je possédais, et ç'a été encore à recommencer.
—Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas empêcher cela?
—Il aurait fallu me séparer devant la loi; mais la loi est trop chère, comme dit mon frère. Hélas! mon Dieu, vous allez voir ce que ça fait que la loi soit trop chère pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je retourne voir mon frère, il me donne trois francs qu'il avait ramassés à conter des histoires aux autres prisonniers.
—On voit que vous êtes bien bons cœurs dans votre famille, dit la Lorraine qui, par une rare délicatesse d'instinct, n'interrogea pas Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son frère.
—Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre. Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait à prendre ma fille... ma pauvre Catherine...
—Votre fille?
—Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'étais à travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu'à son air, je m'aperçois tout de suite qu'il a bu. «Je viens chercher Catherine», qu'il me dit. Malgré moi je prends le bras de ma fille et je réponds à Duport: «Où veux-tu l'emmener? «—Ça ne te regarde pas, c'est ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive.» À ces mots-là, mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette mauvaise femme qui est avec mon mari... ça fait frémir à dire, mais enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps à tirer parti de notre fille—qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme!
—Ah! oui, c'est un vrai monstre.
«—Emmener Catherine! que je réponds à Duport, jamais; je sais ce que ta mauvaise femme voudrait en faire.—Tiens, me dit mon mari, dont les lèvres étaient déjà toutes blanches de colère, ne m'obstine pas ou je t'assomme.» Là-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: «En route! Catherine.» La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes et criant: «Je veux rester avec maman!» Voyant ça, Duport devient furieux: il arrache ma fille d'après moi, me donne un coup de poing dans l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en s'interrompant, bien sûr il n'a été si méchant que parce qu'il avait bu... enfin il trépigne sur moi... en m'accablant de sottises...