—Demande-moi donc alors: «À quoi bon posséder quand on n'use pas de ce qu'on possède?» Moi, millionnaire, menais-je la vie d'un millionnaire? Non, je vivais comme un pauvre. J'aimais donc à posséder... pour posséder.
—Mais, encore une fois, à quoi bon posséder si l'on meurt?
—À mourir en possédant! oui, à jouir jusqu'au dernier moment de la jouissance qui vous a fait tout braver, privations, infamie, échafaud; oui, à dire encore, la tête sur le billot: «Je possède!!!» Oh! vois-tu, la mort est douce, comparée aux tourments que l'on endure en se voyant, de son vivant, dépossédé comme je le suis, dépossédé de ce qu'on a amassé au prix de tant de peine, de tant de dangers! Oh! se dire à chaque heure, à chaque minute du jour: «Moi qui avais plus d'un million, moi qui ai souffert les plus rudes privations pour conserver, pour augmenter ce trésor, moi qui, dans dix ans, l'aurais eu doublé, triplé, je n'ai plus rien, rien!» C'est atroce! c'est mourir, non pas chaque jour, mais c'est mourir à chaque minute du jour. Oui, à cette horrible agonie qui doit durer des années peut-être, j'aurais préféré mille fois la mort rapide et sûre qui vous atteint avant qu'une parcelle de votre trésor vous ait été enlevée; encore une fois, au moins je serais mort en disant: «Je possède!»
Polidori regarda son complice avec un profond étonnement.
—Je ne te comprends plus. Alors pourquoi as-tu obéi aux ordres de celui qui n'a qu'à dire un mot pour que ta tête tombe? Pourquoi as-tu préféré la vie sans ton trésor, si cette vie te semble si horrible?
—C'est que, vois-tu, ajouta le notaire d'une voix de plus en plus basse, mourir, c'est ne plus penser, mourir, c'est le néant. Et Cecily?
—Et tu espères? s'écria Polidori stupéfait.
—Je n'espère pas, je possède.
—Quoi?
—Le souvenir.