Au moment où le civil et le militaire faisaient entre eux cet échange de courtoisie, M. Lebrenn, pâle, et les larmes aux yeux, sortit de l'arrière-magasin, dont la porte était restée fermée jusque-là, et dit à sa femme, toujours occupée à soigner les blessés:
—Ma chère amie, veux-tu venir un instant?
Madame Lebrenn rejoignit son mari, et la porte de l'arrière-magasin se referma sur eux. Un triste spectacle s'offrit aux yeux de la femme du marchand.
Pradeline était étendue sur un canapé, pâle et mourante. Georges Duchêne, le bras en écharpe, se tenait agenouillé auprès de la jeune fille, lui présentant une tasse remplie de breuvage.
À la vue de madame Lebrenn, la pauvre créature tâcha de sourire, rassembla ses forces, et dit d'une voix défaillante et entrecoupée:
—Madame... j'ai voulu vous voir... avant de mourir... pour vous dire... la vérité sur Georges. J'étais orpheline, ouvrière fleuriste; j'avais eu bien de la peine... bien de la misère... mais j'étais restée honnête. Je dois dire, pour ne pas m'en faire trop accroire, que je n'avais jamais été tentée,—ajouta-t-elle avec un sourire amer; puis elle reprit:—J'ai rencontré Georges à son retour de l'armée... je suis devenue amoureuse de lui... Je l'ai aimé... oh! bien aimé... allez!... c'est le seul... peut-être est-ce parce qu'il n'a jamais été mon amant... je l'aimais sans doute plus qu'il ne m'aimait; il valait mieux que moi..... c'est par bon cœur qu'il m'a offert de nous marier..... Malheureusement, une amie m'a perdue; elle avait été, comme moi, ouvrière... et par misère, elle s'était vendue!... Je l'ai revue riche, brillante... elle m'a engagée à faire comme elle... la tête m'a tourné... j'ai oublié Georges.... pas longtemps, pourtant..... mais pour rien au monde, je n'aurais osé reparaître devant lui... Quelquefois, cependant, je venais dans cette rue, tâchant de l'apercevoir... Je l'ai vu plus d'une fois travailler dans votre magasin, madame... et parler à votre fille, que j'ai trouvée belle... oh! belle comme le jour!... Un pressentiment m'a dit que Georges devait l'aimer... Je l'ai épié; plus d'une fois dans ces derniers temps, je l'ai aperçu le matin à sa fenêtre, regardant vos croisées... Hier matin... j'étais chez quelqu'un...
Et une faible rougeur de honte colora un instant les joues livides de la jeune fille; elle baissa les yeux, et reprit d'une voix de plus en plus affaiblie.
—Là, par hasard... j'ai appris que cette personne... trouvait votre fille... très-belle... et comme cette personne... ne recule devant rien, cela m'a fait peur pour votre fille et pour Georges... J'ai voulu le prévenir hier... il n'était pas chez lui; je lui ai écrit... pour lui demander à le voir, sans lui expliquer pourquoi... Ce matin... je suis sortie de chez moi... sans savoir... qu'il y avait... des barricades... et.....
La jeune fille ne put achever, sa tête se renversa en arrière; elle porta machinalement les deux mains à son sein, où elle avait reçu la blessure, poussa un soupir douloureux et balbutia quelques paroles inintelligibles, pendant que M. et madame Lebrenn pleuraient silencieusement.
—Joséphine,—lui dit Georges,—souffrez-vous davantage?—Et il ajouta en portant la main à ses yeux:—Cette blessure... mortelle... c'est en voulant me sauver qu'elle l'a reçue.